Pascal Michon

Vers une éthique et une politique du rythme

Article publié le 15 décembre 2013

Pour citer cet article : Pascal Michon , « Vers une éthique et une politique du rythme  », Rhuthmos, 15 décembre 2013 [en ligne]. http://rhuthmos.eu/spip.php?article1024
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La question des rythmes qui font l’individuation et permettent éventuellement la subjectivation est de plus en plus souvent prise en compte dans les débats concernant les transformations du monde qui sont en cours. Mais cet intérêt pour le rythme se manifeste souvent de manière oblique sans que son concept ne soit clairement et distinctement explicité, en particulier dans ses enjeux éthiques et politiques.

 Accélération des tempos

Pour le moment, la discussion a plutôt porté sur le tempo de la vie quotidienne, sur la pression temporelle au travail, sur la rapidité des changements techniques et sur l’accélération historique des transformations sociales. La plupart des chercheurs qui réfléchissent à ces questions pointent ainsi du doigt des phénomènes qui ne sont pas sans effets sur nos vies. Dès 1998, Richard Sennett a montré, par exemple, les effets dramatiques de l’accélération et de la flexibilité accrue du monde du travail – ce qu’il appelait « la corrosion du caractère » [1]. En 2000, François Hartog a mis en évidence le développement d’une attitude centrée sur le présent et qui se coupe à la fois du passé et d’une projection vers le futur [2]. En 2005, Hartmut Rosa a systématisé ces critiques en soutenant que les individus singuliers mais aussi collectifs seraient désormais dotés d’une « identité opportuniste » (situative Identität) [3]. Ni les uns, ni les autres ne s’engageraient plus dans des projets dont la probabilité qu’ils se réalisent serait suffisamment assurée par une évolution lente des conditions structurelles de la vie. À cause de la vitesse désormais intra-générationnelle des transformations techniques et sociales, ils se recentreraient sur le présent et le court terme, de manière à maintenir ouvert le plus d’options possibles en jouant sur plusieurs terrains simultanément.


Tout cela, bien entendu, n’est pas faux mais – et c’est un premier problème – ces recherches aboutissent à des conclusions extrêmement pessimistes qu’un nombre suffisant de bonnes raisons empêche de soutenir [4]. Nous serions entrés, selon Hartmut Rosa, dans une période qui se caractériserait par la conjugaison d’une accélération permanente des changements techniques, sociaux et individuels, et d’une pétrification des systèmes, qui se seraient autonomisés et échapperaient à tout contrôle. Tout irait toujours plus vite superficiellement, alors que les structures du monde seraient de plus en plus figées et difficiles à transformer. Nous serions dans « un camion fou » selon Anthony Giddens, dans « un avion sans pilote », selon Zygmunt Bauman, c’est-à-dire, d’après Hartmut Rosa, dans une « posthistoire » qui se déroulerait sans que nous puissions l’orienter ou même l’infléchir d’une quelconque manière.


D’où le côté désespéré et souvent très limité des propositions avancées par ces critiques : tout ce que nous pourrions faire serait de garantir légalement la possibilité aux individus de « débrancher quelque temps » sans être rejetés à l’extérieur des systèmes [5], de leur ménager des « bulles de décélération » où ils pourraient venir se ressourcer périodiquement [6], ou bien encore de « ralentir le tempo de nos vies » [7] par tout un ensemble de pratiques : slow food, slow gardening, slow money, slow parenting, slow travel, slow art, slow media, slow fashion, slow science, etc.

 Unification brownienne et mécanique des rythmes

Une deuxième ligne de critique s’est développée ces dernières années parallèlement aux critiques de l’accélération. Au lieu de se focaliser uniquement sur le tempo toujours plus rapide de la vie, ces critiques ont souligné les effets délétères de la mondialisation néolibérale sur leurs rythmes et donc sur l’individuation.


Selon Yves Citton, qui est l’un des principaux partisans de cette orientation [8], celle-ci tendrait, tout d’abord, à déstructurer les rythmes locaux traditionnels et à les remplacer par de nouvelles périodicités alignées sur celles des pays dominants. Un exemple de cette évolution, parmi d’autres, nous est donné par ces employés indiens qui doivent travailler de nuit dans des call centers pour se caler sur les horaires des consommateurs newyorkais ou californiens.


La mondialisation néolibérale tendrait, ensuite, par le jeu de l’invasion croissante du temps privé par les demandes de l’activité professionnelle, par la flexibilisation des modes de production, mais aussi par le développement d’un marché de consommation ouvert en permanence, à dissoudre les rythmes collectifs au profit de mouvements individuels de type brownien. Cette individualisation extrême des mouvements, en sapant toute rythmisation collective, inhiberait du même coup les processus d’individuation : « Poussée à sa limite, conclut Yves Citton, la molécularisation en arriverait à dissoudre la possibilité même de la subjectivation. »


Enfin, la mondialisation néolibérale tendrait à faire prévaloir sur tous les rythmes complexes des formes de répétition machiniques minimales : « En hyper-réaction contre la dissolution des structures et des périodicités en des mouvements moléculaires de type brownien, les individus tendraient à privilégier les formes rythmiques les plus frustres. » On pourrait ainsi analyser les pulsations purement machiniques dont se nourrissent certains rassemblements sportifs ou les rave parties comme une autre mutilation de la rythmicité humaine : « À l’opposé exact et symétrique de la dissolution des structures périodiques dans le mouvement brownien, ces rituels écraseraient tout mouvement individuel dans un beat assourdissant qui assènerait la métricité la plus régulière et la structure la plus brutalement binaire. »


Pour combattre ces évolutions, Yves Citton propose non pas simplement de créer des « bulles de décélérations » ou de « ralentir le tempo de nos vies » mais de développer, partout où cela est possible, « des procédures de résistances et d’inventions idiorrythmiques », c’est-à-dire des pratiques qui assureraient des rythmes propres à chacun. Pour faire mieux comprendre ce qu’il vise, il prend pour exemple ce qui se passe dans un orchestre de jazz. Comme on sait, le jazz est une pratique musicale au sein de laquelle le jeu collectif et le jeu individuel des solistes successifs se renforcent l’un l’autre sans jamais coïncider complètement. Yves Citton renouvelle cette analyse traditionnelle par une étude très fine du jeu de différents batteurs célèbres et de leurs multiples manières d’accompagner, de se décaler, d’interrompre, de dérouter les structures rythmiques, de bloquer le flux du swing ou de le suspendre dans une recherche du ralentissement et de l’errance. Dans la société, il s’agirait ainsi, comme dans le jazz, de développer de nouveaux rythmes qui permettraient de mettre en crise, de dérouter, de bloquer ou de suspendre les rythmes browniens ou mécaniques imposés par le néo-libéralisme. La solution contre l’unification et l’appauvrissement rythmiques actuels se trouverait donc non pas dans des procédures de ralentissement du tempo de nos vies mais dans une prolifération d’idiorrythmes qui suivraient chacun leur cours tout en se renforçant les uns les autres.

 Idiorrythmie ou eurythmie ?

Cette orientation vise plus clairement que la précédente le problème auquel nous avons affaire : non pas simplement celui de l’accélération, qui n’est qu’un épiphénomène mais celui, plus central, de l’affaiblissement de la qualité des rythmes de l’individuation singulière et collective du fait de l’émergence d’une nouvelle forme de capitalisme.


Mais le principe d’« idiorrythmie » qu’elle place en son centre soulève un certain nombre de difficultés. S’il est clair que l’idée d’une prolifération auto-entretenue de rythmes propres qui s’opposeraient aux rythmes asthéniques qui se répandent aujourd’hui est très attractive, notamment parce qu’elle renvoie à des expériences que nous avons tous eues un jour ou l’autre, une telle conception est toujours indexée sur le soi. Comme la plupart des pratiques de décélération, elle présuppose que des transformations locales fondées sur la seule bonne volonté des individus pourraient à elles-seules, en se diffusant et en s’intensifiant les unes les autres, entraîner un changement significatif des rythmes browniens et mécaniques du néo-libéralisme.


Par ailleurs, l’idiorrythmie constitue un idéal de liberté singulière qui ne s’embarrasse guère de la question du collectif, ni a fortiori de celle des institutions qui organisent la vie des collectifs, de l’État et des multiples formes de pouvoir inter et supra-étatiques (FMI, ONU, UE, etc.). Elle est grevée par une limite commune à toutes les utopies construites par extension d’expériences micro-politiques : ces utopies ont tendance à passer sous silence les éléments macro-politiques de la réalité qui ne rentrent pas dans leur schéma. Le projet d’Yves Citton n’échappe pas à cette difficulté. Lui aussi, ressemble plus à un projet de vie en petit groupe, dans la veine de celui de Barthes dans son premier cours au Collège de France, qu’à un projet extensible à l’ensemble d’une société, voire à de nombreuses sociétés.


Enfin, elle se limite principalement aux seuls rythmes de la socialité, c’est-à-dire à l’organisation temporelle des interactions entre les individus. Bien que largement supérieure à celle fondée sur la seule considération du tempo, la revendication de l’idiorrythmie ne dit presque rien des rythmes du corps, qui sont observés uniquement à l’aune des rythmes sociaux, et rien surtout des rythmes du langage.


C’est pourquoi, il semble nécessaire d’étendre cette réflexion à tous les aspects de l’individuation et de rechercher une définition de l’eurythmie à la fois plus large et plus précise que celles proposées jusqu’à présent.


D’abord, il faut tenir compte non seulement des techniques qui organisent temporellement les interactions, mais aussi de celles qui organisent la corporéité et la discursivité. Nous ne sommes pas définis seulement par les manières dont nous faisons s’entremêler les moments d’interaction et les moments de retirement. Les manières dont nous avançons dans le discours et dont nous utilisons notre corps sont tout aussi déterminantes pour notre individuation.


Ensuite, toutes les techniques du langage, du corps et du social sont loin de produire des individuations de qualités égales. Certaines, celles que j’appellerai de faible rythmicité, ont tendance à produire des individus singuliers et collectifs très labiles, indépendants certes mais peu autonomes. Des individus à faible capacité d’expérience et de vivre. C’est le cas des corporéités de synthèse branchées sur le marché à travers la musculation, la chirurgie esthétique, la prise sauvage de produits pharmaceutiques et de drogues ; c’est le cas, également, des discursivités réduites à l’information et coupées de l’expérience vécue qui dominent nos écrans jour après jour, ou de celles qui croient, sur le modèle intégriste, que le langage ne doit servir qu’à la répétition d’une parole déjà dite ; c’est le cas, enfin, des socialités qui noient le conflit dans l’échange économique ou la bipolarisation partisane, ou de celles qui, à l’inverse, font du conflit l’unique critère de l’éthique et du politique.


D’autres, au contraire, celles que j’appellerai à forte rythmicité, permettent de produire et d’entretenir des individus singuliers et collectifs dotés d’une forte puissance d’agir et d’exister. Ce sont toutes les manières qui accentuent les capacités pragmatiques et poétiques du langage, sa puissance à prendre en charge les conflits et les désirs, et finalement à faire accéder les individus singuliers ou collectifs à la subjectivation. Toutes les manières corporelles qui augmentent leurs capacités d’action et d’expérience. Enfin, toutes les manières sociales qui organisent une alternance suffisamment régulière, voire la possibilité d’une simultanéité, du conflit et de l’alliance.


En nous appuyant sur ces prémisses, il nous est ainsi possible de mieux délimiter le concept d’eurythmie. Pour nous aujourd’hui, il ne s’agit pas seulement de ralentir le tempo de nos vies, ni même simplement de multiplier les rythmes d’interaction, il faut adopter une vision à la fois plus large et plus précise : il convient avant tout d’augmenter la qualité propre des rythmes qui font notre individuation – et cela sans oublier que les rythmes sociaux sont en interaction constante avec ceux du corps et du langage.


*


Les quelques éléments qui viennent d’être rappelés esquissent les contours de ce que je proposerai de nommer une rythmologie générale. Certes, des pans entiers en sont encore à élaborer et un gros travail reste à cet égard devant nous. Mais il est d’ores et déjà certain que l’on ne pourra sortir des visions partielles et des propositions contestables, qui se répandent aujourd’hui, qu’en tenant ensemble tous les maillons de la chaîne qui relie la théorie du langage, la poétique des discours, l’anthropologie historique de l’individuation, et, last but not least, l’éthique et la politique du rythme.

Notes

[1R. Sennett, Le Travail sans qualités. Les conséquences humaines de la flexibilité, (1re éd. 1998), Paris, Albin Michel, 2000.

[2F. Hartog, Régime d’historicité. Présentisme et expériences du temps, Paris, Seuil, 2003.

[3H. Rosa, Accélération. Une critique sociale du temps, (1re éd. 2005), trad. Didier Renault, Paris, La découverte, 2010.

[4P. Michon, « Hartmut Rosa, Accélération. Une critique sociale du temps », Rhuthmos, 9 février 2011 [en ligne]. http://rhuthmos.eu/spip.php?article272.

[5L. Boltanski & E. Chiapello, Le Nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999.

[6H. Rosa, Accélération. Une critique sociale du temps, op. cit.

[7« Slowing down life’s pace », http://en.wikipedia.org/wiki/Slow_M... [consulté le 2 nov. 2012].

[8Y. Citton, « Improvisation, rythmes et mondialisation. Quatorze thèses sur la fluidification sociale et les résistances idiorrythmiques » ; voir également C. Bouton, Le Temps de l’urgence, Paris, Le Bord de l’eau, 2013, ouvrage dont on trouvera ici une recension.

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