Pascal MICHON, Les rythmes du politique. Démocratie et capitalisme mondialisé

Nicolas Weill
Article publié le 2 juin 2010
Pour citer cet article : Nicolas Weill , « Pascal MICHON, Les rythmes du politique. Démocratie et capitalisme mondialisé  », Rhuthmos, 2 juin 2010 [en ligne]. https://www.rhuthmos.eu/spip.php?article1678

Nicolas Weill – Le Monde des livres, 18 octobre 2007.


P. Michon, Les rythmes du politique. Démocratie et capitalisme mondialisé, Paris, Les Prairies ordinaires, 2007.


S’il est une idée reçue, c’est celle de l’inexorable « mort » éditoriale des sciences humaines. Un tel discours vaut peut-être pour une partie des éditeurs qui ont pignon sur rue. Mais des gens parfois très jeunes se consacrent aux grandes pensées et redonnent vie à des notions comme la critique sociale ou la résistance par la culture. L’essai de Pascal Michon, Les Rythmes du politique. Démocratie et capitalisme mondialisé, publié par Les Prairies ordinaires, constitue l’une des meilleures illustrations de cette mutation qui a amené une génération à reprendre à nouveaux frais le flambeau de la « Théorie critique ». Cette théorie avait jadis été développée par l’Ecole de Francfort pour corriger le marxisme par une réflexion plus ouverte aux sciences sociales, plus intéressée par l’interaction entre sphère culturelle et économique, plus accueillante à la dimension utopique de l’espérance révolutionnaire. A la fois historien et philosophe, Pascal Michon part du même paradoxe qu’avaient relevé en leur temps les sociologues Luc Boltanski et Eve Chiapello dans Le Nouvel Esprit du capitalisme (Gallimard, 1999). Il pose ces questions : comment la critique des années 1970 (incarnée principalement par Gilles Deleuze, Félix Guattari ou Michel Foucault) a-t-elle pu servir à certains de leurs disciples et héritiers de support à un ralliement aux valeurs du marché ? Comment des textes « anarcho-désirants » sont-ils devenus autant de machines de guerre contre toutes les formes d’actions de groupe ? Pourquoi la notion subversive de déconstruction en est-elle venue à délégitimer toutes les formations collectives qui freinent l’expansion de l’individualisme marchand (syndicat, souveraineté, Etat) ?


Sont plus particulièrement visés, ici, non seulement des foucaldiens devenus thuriféraires du libéralisme, comme François Ewald, mais également Antonio Negri et Michael Hardt, chantres des « multitudes ». Pour Michon, un tel basculement s’explique par l’inadaptation du « moment déconstructeur » des années 1960-1970 aux réalités de l’ère postindustrielle. La pensée critique avait raison de défendre la mobilité contre les rigidités d’une époque où des « blocs » homogènes de traditions et de totalitarismes restaient à abattre. C’est moins légitime dès lors que l’« adversaire » a pris la figure d’une société globalisée, où l’hyperdynamisme libéral règne en lieu et place du bon vieux « capitalisme monopolistique d’Etat ».


FLUIDITÉ DE L’INDIVIDU


Toutefois, l’auteur n’en reste pas à ce constat désabusé. Il propose de refonder la pensée critique sur des bases rafraîchies. Ainsi, pas question pour lui de revenir au structuralisme figé des « modernes ». Que l’individu soit devenu fluide n’implique pas qu’il soit flottant ou chaotique. En mettant en avant la notion de rythme, il montre que la poétique pourrait devenir la grille de lecture d’une politique conçue comme gestion organisée et raisonnée des flux.


Il s’agit d’être sensible aux rythmes qui permettent de comprendre comment la société et l’individu s’engendrent réciproquement d’une manière dynamique. Ainsi, pendant les vacances, on existe plutôt pour soi et sur un mode plus individualisé ; de retour au travail, l’existence est davantage envahie par le social. De même, certaines sociétés primitives, comme les Nuers du Soudan étudiés par le Britannique Evans-Pritchard, offrent-elles déjà le spectacle d’une société alternant dispersion quasi totale et forte cohésion.


C’est faute de reprendre en main la « fluidification rythmique » que nous sommes absorbés par le courant de la mondialisation capitaliste et que notre vie se réduit à celle de citoyen-consommateur, soit une vie « à très faible intensité ». A l’inverse, une démocratie bien comprise se définit comme « une machine politique à produire une individuation de qualité ». Loin de pouvoir se ramener à de simples rendez-vous électoraux intermittents, la démocratie consiste à faire confluer la circulation infinie des rythmiques sociales tout en respectant leur variété - au rebours du totalitarisme. On peut ici sourire tant cette évocation rappelle par son vocabulaire les rêveries des penseurs prémarxistes du XIXe siècle. Et pourtant cette association d’idée ne relève pas du hasard. Engels n’avait-il pas appelé les Fourier, Considérant, Leroux et Cabet des « socialistes utopiques » ? A lire Michon, ceux-ci sont plus que jamais d’actualité.

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