Brice Denoyer, Le primat du rythme. Hamlet, les traducteurs français et le vers libre

Article publié le 16 janvier 2026
Pour citer cet article : , « Brice Denoyer, Le primat du rythme. Hamlet, les traducteurs français et le vers libre  », Rhuthmos, 16 janvier 2026 [en ligne]. https://www.rhuthmos.eu/spip.php?article3224

Brice Denoyer, Le primat du rythme. Hamlet, les traducteurs français et le vers libre, Thèse de doctorat en Littérature comparée sous la dir. de François Lecercle, Paris, Sorbonne Université, 14 juin 2023, 594 p. Cette thèse est disponible en ligne également ici.

 

Résumé : La formule « primat du rythme » (Henri Meschonnic) résume parfaitement la position que la majorité des traducteurs modernes et contemporains de Hamlet ont adoptée, depuis les années 1960 jusqu’à nos jours, position dont le marqueur fort est le choix presque systématique du vers libre comme forme de la traduction du « pentamètre iambique » de Shakespeare. Or, ce « primat du rythme » pose problème : il postule une corrélation multilatérale entre rejet du vers métrique français, choix du vers libre, revendication du « rythme » et traduction d’une essence du texte-source. Cette corrélation doit être soumise à la critique, en repartant d’abord du rhuthmos grec, mythe fondateur du rythme contemporain à travers Benveniste : dès l’origine, le terme se caractérise par son ambiguïté sémantique. On la retrouve en français, où le mot « rythme » est passé, dans le domaine poétique, de la désignation de certains phénomènes textuels à un concept central de l’esthétique d’un texte littéraire. La théorie de Meschonnic constitue l’aboutissement de ce mouvement. Sa démarche enrichit la notion de rythme, mais la soumet à une indéfinition qui contraint à proposer une typologie des rythmes, qu’on peut utiliser pour esquisser les caractéristiques d’un rythme de théâtre. On peut, dès lors, étudier comment le rythme est abordé chez les traducteurs français de Hamlet. À travers la critique des travaux de Bonnefoy et de J.- M. Déprats notamment, on voit que le rythme, clé de voûte du choix du vers libre, repose en réalité sur trois « mythes rythmiques » : linguistique, métrique et poétique. Leur déconstruction met en évidence les problèmes inhérents au vers libre de théâtre.

 

Abstract : The phrase “primacy of rhythm” (Henri Meschonnic) perfectly sums up the position adopted by the majority of modern and contemporary translators of Hamlet from the 1960s to the present day, a position strongly marked by the almost systematic choice of free verse for the translation of Shakespeare’s « iambic pentameter ». However, this “primacy of rhythm” is problematic : it postulates a many-sided correlation among the rejection of French metrical verse, the choice of free verse, the necessity of “rhythm” and the translation of an essential aspect of the source text. This correlation calls for a reexamination, starting from the Greek rhuthmos, the founding myth of contemporary rhythm via Benveniste : from the outset, the term is characterised by its semantic ambiguity. It is present in French, where the word « rythme », in poetics, has shifted from designating certain textual phenomena to being a central concept in the aesthetics of a literary text. Meschonnic’s theory is the culmination of this movement. His approach enriches the notion of rhythm but subjects it to an indefiniteness that requires the proposal of a typology of rhythms, which can be used to sketch the characteristics of a theatrical rhythm. We can then study how rhythm is approached by French translators of Hamlet. Through a critique of the works of Bonnefoy and J.-M. Déprats in particular, we see that rhythm, the keystone of the choice of free verse, is in fact based on three “rhythmic myths” : linguistic, metrical and poetic. Their deconstruction highlights the problems inherent in the use of free verse in the theatre.

 

 

TRADUIRE SHAKESPEARE AUJOURD’HUI :

LA DOMINATION DU VERS LIBRE

 

Abyssus abyssum invocat. C’est par cette curieuse formule biblique que le chevalier de Chatelain, traducteur de Shakespeare au XIXe s., justifie que, dans une traduction, « le vers demande pour interprète le vers » (1864, p. XVI). S’il lui était donné de jeter le regard sur les traductions contemporaines du Barde, il trouverait probablement surprenant d’être en même temps aussi suivi et renié. Le vers dont parle Chatelain, c’est le vers métrique traditionnel en français, et plus précisément l’alexandrin, qu’il utilise pour sa propre traduction de Hamlet. Aller aujourd’hui au théâtre pour assister à une représentation de Shakespeare, ou lire l’une de ses pièces en français, c’est avoir de grandes chances de rencontrer le vers, certes – mais le vers libre. L’invocation de Chatelain se trouve-t-elle alors justifiée, simplement par une autre « forme » que celle à laquelle il songeait ? Ou bien vers métriques et vers libres sont-ils deux abyssi de genres trop différents ? [...]

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