- 1. Le retour du rythme – 1990-2025
- 2. Les deux facettes du retour du rythme – métron et rhuthmos
- 3. Contexte historique – Passage du monde stable au monde fluide
- 4. Contexte théorique – Domination de la différence, de la multiplicité et de l’individu
- 5. De quelques ressources rythmiques minoritaires
- 6. De quelques questions encore sans réponses
- 7. Rhuthmologie et rhuthmanalyse – Une perspective pour le XXIe siècle
Cet exposé a été présenté en visioconférence dans le séminaire « Rythmologies » organisé par Christian Graff et Luc Gwiazdzinski le 25 mars 2026. Il sera bientôt accessible en vidéo sur le site de la MSH-Alpes Grenoble.
Je vais commencer cet exposé en vous parlant du retour du rythme qui s’est produit dans de très nombreuses disciplines au cours des années 1990-2025.
1. Le retour du rythme – 1990-2025
1.1 À la fin d’un essai paru l’année dernière intitulé Rhuthmologie. Une nouvelle perspective pour le XXIe siècle, j’ai rassemblé une bibliographie couvrant un très large éventail de disciplines, allant des sciences sociales et humaines à certaines sciences de la nature, comme les sciences de la vie ou les neurosciences, en passant par les études littéraires et artistiques, et la philosophie, disciplines dans lesquelles s’est manifesté un nouvel intérêt pour le rythme au cours de ces 45 dernières années.
1.2 La majorité de ces références a été tirée du site internet Rhuthmos.eu fondé en 2010, où elles ont été régulièrement répertoriées et parfois mises ou remises en ligne. L’ensemble compte désormais à peu près 800 titres parus entre 1980 et 2025 et il est très probable que nombre d’autres références m’ont échappé. Avis aux amateurs : je remercie d’avance tous ceux qui voudront bien compléter cette première liste, notamment dans les disciplines qui me sont les moins familières.
1.3 Cette bibliographie a été conçue en premier lieu pour servir d’outil de recherche pour tous ceux qui s’intéressent aujourd’hui aux questions rythmologiques et rythmanalytiques, elle est désormais à votre disposition ; mais la mise en série statistique de ces références a aussi permis de mieux comprendre comment s’est effectuée la renaissance de l’intérêt pour le rythme à laquelle nous venons d’assister. À partir de ces données, on peut en effet tracer un graphique que voici. L’ordonnée représente le nombre de références par an et l’abscisse les années de 1980 à 2020. Je me suis arrêté ici à 2020 parce que les relevés effectués au cours des 5 dernières années ne sont pas significatifs, au moins du point de vue quantitatif.
1.4 Ce graphique nous permet de distinguer, tout d’abord, la fin de la période d’oubli quasi général du rythme qui a régné au cours des années 1960, 1970 et 1980, avec un nombre de références proche de zéro et bien sûr quelques exceptions comme les contributions de Lefebvre ou de Meschonnic, ou encore, mais ici il ne s’agit plus d’exceptions, les travaux des sciences de la nature et de la médecine, ou de la musique et de la danse, où les usages techniques du rythme n’ont jamais disparu et qui n’ont pas été ici répertoriés.
1.5 Sur ce graphique nous pouvons, ensuite, identifier une première vague d’intérêt, encore modeste mais déjà sensible, au cours des années 1990 ; on relève alors autour d’une dizaine de références par an, toutes disciplines confondues. Puis, au cours des années 2000, le nombre de références et de disciplines concernées prend véritablement son envol pour atteindre des niveaux recors au cours de la décennie suivante. En quelques années seulement, on passe ainsi de zéro ou presque à une cinquantaine de références par an. La chute qui marque, à partir de 2015, la fin de la courbe ne me semble pas en revanche très significative car elle reflète principalement les défauts de ma propre information au cours de ces années encore très proches.
2. Les deux facettes du retour du rythme – métron et rhuthmos
2.0 Après cette approche quantitative, j’aimerais aborder maintenant cette mutation d’une manière qualitative. Pour cela, je vais reprendre quelques analyses présentées en 2022 dans deux volumes intitulés Problèmes de rythmanalyse 1 et 2.
2.0.1 Quand on parcourt ces travaux, on s’aperçoit qu’une grande majorité d’entre eux reste dans le paradigme métrique, mobilisant les notions de période, cycle, oscillation, cadence, tempo, ou fréquence, souvent au nom des besoins, tout à fait légitimes par ailleurs, de la description empirique, mais aussi souvent sans égard pour les corollaires artistiques, éthiques et politiques qu’engagent, d’une manière ou d’une autre, ces notions. Dans les sciences humaines et sociales en particulier, on pense ainsi naïvement que l’on peut utiliser les schèmes platoniciens sans impliquer nécessairement les conclusions pratiques autoritaires que Platon et bien d’autres après lui, notamment dans la première moitié du XXe siècle, en ont tirées.
2.0.2 Cela dit, on voit aussi, pour peu qu’on y prête attention, que d’assez nombreuses tentatives essaient de surmonter les limites du paradigme métrique et mobilisent, plus ou moins explicitement, une autre définition de la notion de rythme, qui fait de celui-ci un rhuthmos, c’est-à-dire une manière de fluer. Ces tentatives se font, il est vrai, fréquemment sans coordination. Elles ignorent souvent que des tentatives analogues ont été menées ou sont en train de l’être dans d’autres disciplines. Mais leur multiplication n’en suggère pas moins une transformation des savoirs en ce début de XXIe siècle, qu’il vaut la peine d’interroger.
2.0.3 Pour rester dans des limites raisonnables, je me suis cantonné ici à quelques sciences sociales. J’ai conscience que les analyses que je vais maintenant vous présenter rapidement ne constituent que des sondages très limités. Mais elles ne prétendent pas établir des conclusions définitives et ne sont là que pour ouvrir le débat et susciter la réflexion.
2.1 Sociologie
2.1.1 La sociologie peut s’enorgueillir, et depuis longtemps, de très nombreuses études concernant les « rythmes » de la vie quotidienne, du travail, des loisirs – sociologie du temps, sociologie du travail, sociologie urbaine et de la fête ont fourni et fournissent encore de très appréciables contributions à la connaissance de nos sociétés modernes. Toutefois, dans la plus grande partie de ces recherches, le concept de rythme est pris, soit dans son sens périodique traditionnel, soit comme simple vitesse de l’action. Le changement de rythme est alors assimilé dans le premier cas à un changement de cadence, qui peut aller jusqu’à la dissolution et la fluidification totale, et dans le second à un changement de tempo – c’est alors le thème à la mode de l’accélération.
2.1.2 On voit, toutefois, apparaître dans les travaux de jeunes sociologues de nouvelles préoccupations qui donnent, là encore, au concept de rythme une valeur inédite. On peut se limiter ici à quelques exemples significatifs. Chez Benjamin Pradel, qui a soutenu en 2010 une thèse intitulée Rendez-vous en ville ! Urbanisme temporaire et urbanité événementielle. Les nouveaux rythmes collectifs [1], il s’agit de remettre en question l’idée, aujourd’hui très répandue, selon laquelle les grandes métropoles seraient devenues des lieux de vie arythmiques dominés par le mouvement et la fluidité, et de mettre au jour, au contraire, les rythmes spécifiques qui continuent à y organiser la production, le maintien ou la destruction des identités singulières ou collectives. Il s’agit aussi de renvoyer dos à dos les conceptions holistes et individualistes du temps social, et de montrer que la temporalité est construite dans un constant aller-retour entre échelle individuelle et échelle collective, et désormais entre échelle locale ou régionale et échelle mondiale. Certes, dans les grandes métropoles, les rythmes urbains n’ont plus la régularité des rythmes qui organisaient la vie dans les petites sociétés urbaines, mais ils ne se sont pas non plus totalement dissous dans ce que l’on présente trop souvent comme un mouvement brownien, sans terme ni forme. Ces rythmes constituent de nouvelles manières de produire du lien social qui combinent des traits hypermodernes (par exemple le tissage incessant de liens faibles) et des traits anciens réactualisés (les rassemblements festifs réguliers). Il est ainsi possible de mettre en place une véritable rythmanalyse sociale qui nous permet de mieux comprendre le destin des identités singulières et collectives au sein des grandes métropoles.
2.1.3 Chez Édouard Gardella, qui a publié avec Daniel Céfaï en 2011 L’urgence sociale en action. Ethnologie du Samusocial de Paris, puis a soutenu en 2014 une thèse couvrant un terrain plus étendu consacrée à L’urgence sociale comme chronopolitique. Temporalités et justice sociale de l’assistance aux personnes sans-abri en France depuis les années 1980 [2], l’observation se fait microsociologique, presque ethnographique. De plus, elle mobilise une conception du rythme qui s’écarte sensiblement de la définition traditionnelle.
2.1.4 Le concept de rythme est utilisé pour évaluer, éthiquement et politiquement, les pratiques de prise en charge des Sans Domicile Fixe par les associations de rue et les institutions publiques. Comparé à l’urgence permanente induite par le capitalisme financier et les nouvelles technologies de communication, bien mise en évidence par Christophe Bouton dans son livre Le temps de l’urgence 2013, le temps du care des associations ou des services publics d’aide aux SDF apparaît totalement décalé. Il n’est ni flexible, ni volatile, ni compressible ; il constitue un domaine d’activités fondé sur une « décélération » ; il concerne un ensemble d’espaces où les principes de vitesse et d’urgence, qui dominent par ailleurs, ne sont ni valorisés culturellement, ni même nécessaires à la coordination fonctionnelle. La question est alors d’analyser le maintien ou la disparition de temporalités indéterminées dans les relations d’assistance, et de voir les synchronisations ou désynchronisations que ces pratiques rencontrent avec les sphères dont elles dépendent en partie (la sphère économique, comme la sphère politique, qui n’ont pas du tout les mêmes rythmes que les personnes à la rue).
2.1.5 Une façon pragmatique d’entrer dans ce programme de recherche est alors de porter attention à ce que Gardella appelle les « épreuves temporelles », c’est-à-dire aux situations où le temps est un enjeu de controverse mais aussi parfois un motif d’accord. Gardella cherche ainsi à retrouver, à partir d’une « chronopolitique », des enjeux éthiques et politiques qui, par contraste, éclairent nos vies quotidiennes : la compression de notre rapport au temps et, si l’on peut dire, de nos relations à autrui. Ici, la thématique rythmique est exploitée pour développer une attention à la question générale de l’accélération, mais aussi à celle du conflit des tempos, des vitesses et du besoin de résister à l’urgence, de conserver, tout particulièrement dans les relations de care, des rythmes respectueux de ceux des personnes que l’on prétend aider. L’approche mobilise ainsi une conception du rythme qui s’écarte sensiblement de sa définition traditionnelle en sociologie. Le rythme n’est plus considéré comme un cadre métrique s’imposant verticalement du collectif vers le singulier, mais comme un lieu de conflits, un enjeu plastique dans les relations entre les agents sociaux.
2.2 Anthropologie
2.2.1 En anthropologie, le formalisme structuraliste popularisé par Lévi-Strauss a longtemps constitué un obstacle à l’usage du concept de rythme. Celui-ci, qui avait pourtant été central chez Boas, Mauss et Evans-Pritchard [3], et qui avait encore motivé une réflexion intense chez Leroi-Gourhan dans les années 1960 [4], a été rejeté dans la deuxième moitié du XXe siècle hors du cercle des questions considérées comme scientifiques. Mais on voit, depuis quelques années, une mutation se dessiner assez nettement à travers l’émergence de ce que François Laplantine a proposé d’appeler, en 2005 dans un livre très intéressant, une anthropologie modale [5]
Celle-ci, dit-il, « est une démarche permettant d’appréhender les modes de vie, d’action et de connaissance, les manières d’être et plus précisément encore les modulations des comportements, y compris les plus apparemment anodins, dans la dimension du temps ou plutôt de la durée. Alors qu’une logique structurale est une logique combinatoire de la composition ou de l’assemblage présupposant la discontinuité de signes invariants susceptibles de se disposer et de se redisposer dans un ensemble fini, une approche modale est beaucoup plus attentive aux processus de transition et de transformation rythmique. Ce qui l’intéresse est moins la nature des relations des éléments à la totalité que la question de la tonalité et de l’intensité, c’est-à-dire des graduations oscillant entre l’accélération et le ralentissement, le corps en mouvement et le corps au repos, la contraction et la détente. » [6]
2.2.2 Abandonnant toute référence à l’éléatisme et aussi à l’élémentarisme différentialiste structuraliste, cette nouvelle anthropologie veut ainsi mettre l’accent sur tous les phénomènes de continuité, de modalité, de mutation, de dévoiement et finalement d’événement, qui ne relèvent pas d’organisations catégorielles et déterministes. Le rythme, pris explicitement au sens de modalité du flux, est ainsi en train d’émerger comme concept opératoire. Sans que le lien ne soit explicité, l’anthropologie renoue ici, tout en renouvelant son approche, avec les nombreux auteurs de la première moitié du XXe siècle, qui avaient mis le rythme au centre de leurs préoccupations.
2.2.3 Inspirée par cet exemple, Laure Garrabé a soutenu en 2010, une thèse intitulée Les rythmes d’une culture populaire : les politiques du sensible dans le maracatu-de-baque-solto, Pernambuco, Brésil. [7] Son objet était d’étudier une forme à la fois musicale, chorégraphique et dramaturgique originaire de la Zone da Mata Norte de Pernambuco, dont il est aujourd’hui possible de voir des représentations pendant le carnaval de Recife, capitale de l’État, mais qui irriguent également des fêtes locales et privées, beaucoup moins formalisées et spectacularisées, appelées sambadas.
2.2.4 Ici le rythme, qui est bien sûr pris en premier lieu dans son sens traditionnel musical et corporel, prend en sus celui d’organisation des processus d’individuation singulière et collective à travers les techniques du corps, du langage et de la sociabilité.
Il s’agit, dit Garrabé, d’appréhender les “individus psychiques ou collectifs” dans leurs manières de construire des corporéités diverses – des techniques corporelles investies de rapports sensibles variant et toujours spécifiques – à partir desquelles ils font groupe dans la successivité du temps, et à travers lesquelles ils défendent leurs identifications toujours tendues entre leurs singularités et leurs appartenances collectives.
2.2.5 En même temps, Garrabé veut montrer que cette organisation des processus sensibles de construction des singuliers et des collectifs à travers des techniques du corps partagées peut aussi déboucher sur le développement d’une « puissance d’agir » et contribuer ainsi à une « politique d’émancipation et de transformation du social », ce qui ouvre vers la dimension de la subjectivation.
2.2.6 Outre un hommage à l’anthropologie modale de François Laplantine et à mes propres travaux, Garrabé se réfère explicitement au programme, aux antipodes de la mécanique structuraliste, que Leroi-Gourhan imaginait en 1968. L’ethnologie ne peut, remarquait celui-ci, se réduire à des structures composées d’éléments binaires désincarnés. En visant le « style » des pratiques techniques, linguistiques et corporelles, elle doit se donner pour premier objet les « nuances » qui caractérisent les flux du sensible, que celui-ci soit porté par des « valeurs, des rythmes, des saveurs » ou des « formes ». [8]
Ainsi s’agit-il, [pour Garrabé – je cite ici le résumé de sa thèse], d’observer les rythmes, ou les manières singulières de fluer, d’une communauté, à partir de la mise en scène, de la distribution et de la reconduction de formes et normes esthétiques collectivement investies, rythmes qui permettent d’interroger le processus de fabrication d’une culture par-delà le jeu de son institutionnalisation.
2.3 Histoire
2.3.1 Au début des années 2000, un intérêt pour le rythme est réapparu en histoire dans la lignée des travaux de Jacques Le Goff sur le temps. Jean-Claude Schmitt a ainsi pris, à partir de 2004, le rythme comme sujet de recherche. Ses travaux ont abouti, tout d’abord, à un petit livre sur L’invention de l’anniversaire paru en 2010, puis en 2016, à une grosse somme, magnifiquement illustrée, qui visait à décrire Les rythmes au Moyen Âge. La notion de rythme restait ici encore très proche de sa définition métrique, puisqu’il s’agissait essentiellement de repérer les séries de temps forts et faibles qui marquent la journée, la semaine, l’année ou encore le cours de la vie individuelle et sociale, c’est-à-dire, comme le résumait Jean-Claude Schmitt, la « mise en ordre des faits qui se répètent ». Comme dans l’école durkheimienne – à l’exception notable de Mauss [9] –, le rythme restait associé en premier lieu aux questions de « l’anniversaire » et du « calendrier », plus largement, aux « cycles » ou aux « périodes » de la vie individuelle ou sociale.
2.3.2 Mais au cours des années 2000, le concept de rythme a commencé à être utilisé en anthropologie historique, en particulier dans mes propres travaux, sur des bases modales très différentes, inspirées principalement de la linguistique et de la poétique des discours mais aussi d’une partie de la tradition anthropologique qui avait été oubliée ou grandement déformée par la génération structuraliste. Ces travaux ont abouti à trois volumes intitulés Individu et sujet en Occident publiés en 2024.
2.3.3 Contrairement à la vision traditionnelle héritée de Durkheim, qui restait fondamentalement métrique et orientée par la question de la constitution sociale de la catégorie de temps, Boas, Mauss et Evans-Pritchard, pour peu qu’on veuille bien les relire sans a priori, fournissaient les éléments d’une approche rhuthmique de l’individuation singulière et collective. Une nouvelle conception de l’anthropologie historique émergeait qui prêtait désormais attention moins aux « calendriers », aux « cycles » et à la « succession organisée des temps forts et faibles » de la vie individuelle ou sociale qu’aux « manières de fluer », au rhuthmoi des corps, du langage et des interactions sociales, par lesquels se produisaient et se reproduisaient les individus et les groupes, et par lesquels ceux-ci pouvaient éventuellement atteindre à la subjectivation.
2.3.4 En mettant l’accent sur les techniques du corps, du langage et du social, et sur les formes d’individuation et de subjectivation qu’elles entraînent, cette nouvelle anthropologie historique permettait d’éviter les pièges symétriques des conceptions historicistes, toujours très présentes dans les sciences de l’homme et de la société, comme chez Louis Dumont et même chez Norbert Elias, et des conceptions fondées sur une approche ontologique de l’historicité très répandues en philosophie et dans les cultural studies, qui avaient tendance, quant à elles, à dissoudre l’individuation et la subjectivation dans le passage du temps, la différence, le « diffèrement », etc. Au lieu de se présenter de manière linéaire et téléologique, ou de s’évanouir dans une recherche des traces ou des tourbillons, cette nouvelle histoire mettait en évidence la pluralité des formes d’individuation et de subjectivation, leur prolifération et leurs hybridations incessantes. [10]
2.4 Géographie
2.4.1 Pendant la même période, certains géographes, urbanistes et spécialistes des questions de mobilité, ont apporté leur lot aux changements en cours.
2.4.2 Le Suédois Torsten Hägerstrand avait, dans les années 1970 et 1980, introduit la notion de time geography – géographie temporelle. Celle-ci s’intéressait, à l’instar de certains sociologues interactionnistes et partisans de l’ethnométhodologie de l’époque, aux actions et événements qui ne se passaient pas dans l’espace ou dans le temps, comme si l’espace géographique et le temps vécu avaient été des cadres naturels donnés a priori, mais qui, au contraire, définissaient ceux-ci par leur activité même. Ce point de vue foncièrement pragmatique remettait donc en question l’un des fondements de la géographie naturaliste traditionnelle, mais il s’opposait tout autant à l’idée sociologique selon laquelle l’espace comme le temps aurait été, en premier lieu, des catégories sociales surplombantes. En fait, l’espace et le temps ne constituaient pour l’expérience humaine ni des cadres a priori comme chez Kant, ni des cadres sociaux comme dans le néokantisme sociologisé de Durkheim. Ils ne devaient pas être séparés l’un de l’autre et devaient être décrits à partir du milieu où avaient lieu précisément leurs interactions et leurs définitions réciproques : les actions des êtres humains. Notons, avec Nigel Thrift, que ce renversement radical de la perspective avait bien entendu des conséquences notables en termes éthiques et politiques, puisqu’il posait plus ou moins directement la question des usages démocratiques du temps et de l’espace. [11]
2.4.3 D’une certaine manière, la « géographie temporelle » de Hägerstrand, bien qu’elle fût fondée sur des présupposés pragmatiques et microsociologiques, rejoignait l’entreprise contemporaine d’Henri Lefebvre qui, d’un point de vue marxiste réformé par un intérêt pour « la vie quotidienne », s’intéressait, à la même époque, lui aussi à la « production sociale de l’espace ». Dans son ouvrage La production de l’espace paru en 1974, Lefebvre tentait en effet de dépasser, comme son contemporain, l’abstraction impliquée par les principales disciplines qui s’intéressaient à ce concept, à savoir l’architecture, l’urbanisme, la géographie, l’économie, et de démontrer l’unité théorique entre les espaces physiques, mentaux, sociaux, et les temps de leur occupation. Comme Durkheim, pour qui le temps était une catégorie produite socialement, Lefebvre affirmait que chaque société produit un espace qui lui est propre. La différence tenait à ce que le temps n’était pour Durkheim, sur un patron kantien, qu’une « catégorie de la perception », alors que l’espace pour Lefebvre était, en plus de cela, une réalité architecturale, urbaine, géographique et économique bien tangible. Nos sociétés néocapitalistes avaient, par exemple, produit « l’espace abstrait » qui abrite aujourd’hui le « monde de la marchandise », sa logique et ses stratégies tant au niveau national qu’international, ainsi que le pouvoir de l’argent et celui de l’État. Cette domination d’un espace abstrait expliquait, selon lui, l’explosion actuelle de la ville. [12]
2.4.4 Or, cette dégradation de l’espace et ses conséquences délétères pouvaient être mises en évidence par une analyse approfondie et rigoureuse des rythmes de sa production. Chaque ville, chaque société, ou « plus exactement », ajoutait Lefebvre pour inscrire fermement sa réflexion dans le paradigme marxiste, « chaque mode de production, avec ses rapports de production spécifiques », offre son propre espace « particulier » ou « approprié », un espace généré et informé, au moins en partie, par « le rythme de la vie quotidienne ». En effet, « l’appropriation de l’espace » par les groupes sociaux ne signifie pas seulement « domination, propriété ou échange », comme dans la tradition du marxisme économiste, mais aussi « usage » selon « les temps, les rythmes de vie » (p. 193).
2.4.5 Le recours à l’analyse rythmique, ce qu’il appelait la « rythmanalyse », devait ainsi contribuer à réintroduire la vie, l’expérience et la valeur d’usage dans l’analyse de l’espace, qui avait été à la fois transformé en un concept abstrait, un fétiche, « l’espace en soi », et divisé entre divers « spécialistes », architectes, économistes, géographes ou urbanistes (pp. 107-108).
2.4.6 L’influence de Hägerstrand et celle de Lefebvre ont convergé dans les années 2000 dans le monde anglo-saxon quand Les éléments de rythmanalyse de Lefebvre parus en 1992 ont été traduits en anglais [2004]. Tim Edensor a été l’un des premiers à acclimater les idées que ce livre Geographies of rhythm : Nature, place, mobilities and bodies contenait et à en faire un usage géographique étendu [13]. Depuis, les études géographiques, souvent croisées avec des recherches sociologiques, voire avec des entreprises artistiques, se sont multipliées d’une manière impressionnante [14].
2.4.7 Parallèlement, les géographes francophones se sont de plus en plus intéressés à la ou les temporalités mêmes des espaces qu’ils étudiaient. Maie Gérardot a soutenu en 2009 une thèse intitulée Tourisme et métropole : analyser le lien entre tourisme, métropolisation et métropolité par le rythme : l’exemple de Paris. Se référant explicitement à Lefebvre, elle y définissait le rythme « comme la façon dont un phénomène donné [par exemple le tourisme] organise ou désorganise un lieu, la création d’agencements spatiaux et temporels spécifiques ». [15] En guise d’exemple de ces phénomènes d’organisation ou de désorganisation de l’espace urbain par les rythmes, Gérardot prenait celui, très significatif, de la tour Eiffel qu’elle décrivait comme soumis à une « monorythmie touristique » aux dépens des autres rythmes, comme ceux des loisirs ou des Parisiens.
2.4.8 Ici aussi, on voit apparaître l’idée que l’objet étudié, en l’occurrence un espace touristique, est défini par un conflit entre les flux concurrents qui le traversent. La notion ancienne d’organisation stable voire immobile de l’espace s’efface au profit d’un enchevêtrement ou d’une véritable guerre des rythmes dont le résultat est une production toujours en cours de l’espace et des liens sociaux. Par ailleurs, on voit que ces rythmes ne sont plus eux-mêmes considérés simplement comme des successions de temps forts et faibles, mais qu’ils comprennent également des considérations de durée, de continuité, d’échelle, de substance et de volume, ce qui est une façon de les voir comme des manières de fluer. [16]
2.4.9 Dernier exemple : dans deux livres que j’ai eu le plaisir de rééditer La ville 24 heures sur 24. Regards croisés sur la société en continu [2003], et La Nuit, dernière frontière de la ville [2005], Luc Gwiazdzinski a mis l’accent sur les transformations des espaces urbains liées à l’effacement des rythmes hebdomadaires aussi bien que quotidiens sous l’effet de l’extension à toutes les plages horaires disponibles des périodes de travail mais aussi des activités de loisir. Il s’est particulièrement attaché à la colonisation de la nuit par des activités devenues incessantes.
J’aurais voulu vous en dire un peu plus, notamment sur l’économie et sur l’urbanisme, mais aussi sur l’histoire sur laquelle j’ai été très rapide, mais le temps me manque. Vous pourrez retrouver tous les détails de ces discussions dans mes Problèmes de rythmanalyse.
L’analyse qualitative que je viens de présenter repose, on le voit, sur un choix forcément limité parmi les 800 références identifiées au sein de la vague rythmique du début du XXIe siècle. Mais elle permet déjà de soumettre à la discussion un certain nombre de conclusions.
1. Dans toutes les disciplines qui viennent d’être succinctement examinées, on constate l’émergence de recherches présupposant une définition nouvelle de la notion de rythme.
2. Du point de vue de l’histoire des savoirs, il est clair que ces recherches sont « minoritaires », et cela non seulement au sens numérique du terme mais aussi dans le sens où elles impliquent une position critique à l’égard du paradigme rythmique dominant. Elles témoignent d’un phénomène récurrent, que Deleuze et Guattari avaient déjà noté il y a une quarantaine d’années, et qui oppose périodiquement des formes de sciences qu’ils appelaient « mineures », souvent portées par des milieux marginaux, et fondées sur des épistémologies faisant une place aux notions d’« émergence », de « bifurcation » et de vérité « anexacte », aux formes scientifiques « majeures » dominant à la fois par leur présence dans les institutions scientifiques et universitaires, et par leur épistémologie déterministe et légaliste – sans du reste que ces dernières ne perdent non plus toute valeur, comme pourraient le laisser penser certaines lectures très incomplètes de Mille plateaux par quelques disciples pressés.
3. D’un point de vue épistémologique et méthodologique, ces recherches partagent clairement un certain nombre de présupposés fondamentaux. Rejetant aussi bien les modèles structuraux ou systémiques que les modèles individualistes, différentialistes ou multiplicitaires – je vais y revenir –, chacune d’elles mène son approche des individus, des groupes et des sociétés à partir de notions délaissées par les paradigmes précédents : les rythmes, les modalités et les manières de fluer. Pour le dire brièvement, toutes ces nouvelles propositions convergent vers la notion d’organisation du flux, de rhuthmos.
4. Enfin, d’un point de vue éthique et politique, on voit se dessiner dans ces approches une nouvelle manière de poser les problèmes. Les questions de la bonne vie et du pouvoir ne sont plus posées en fonction de valeurs holistes ou individualistes – que ces dernières soient fondées sur la croyance substantialiste en l’homo economicus ou sur celles anti-substantialistes en l’homo differentialis ou multiplex –, mais impliquent de comprendre les capacités d’individuation ou de désindividuation, voire de subjectivation ou de désubjectivation, des flux considérés. [17] Afin de surmonter le dualisme axiologique, qui a si fortement marqué les sciences sociales au XXe siècle, on cherche à comprendre les phénomènes auxquels ces sciences sont confrontées d’un point de vue fondamentalement dynamique, tout en ménageant, par la prise en compte de leurs qualités individuantes et subjectivantes respectives, la possibilité d’une critique de ces phénomènes et, par conséquent, d’actions individuelles et collectives destinées à les modifier, les améliorer et les rendre éthiquement et politiquement plus acceptables.
3. Contexte historique – Passage du monde stable au monde fluide
3.0.1 Je voudrais maintenant me pencher sur les rapports entre ce retour du rythme et les mutations historiques qui, depuis le milieu du XXe siècle, ont façonné notre époque sur les plans politique, social, économique et culturel. J’aborderai le contexte théorique et intellectuel dans la section suivante.
3.0.2 Revenons au début de cette histoire : les années 1980 représentent manifestement une ligne de partage des eaux. D’un côté, elles constituent la fin d’une période d’une trentaine d’années marquée par la quasi-absence d’un thème et d’un concept, qui avaient pourtant été omniprésents dans la vie scientifique entre les années 1880 et 1940. De l’autre, elles posent les toutes premières bases, encore invisibles, des mutations qui vont entraîner le retour du rythme à partir des années 1990 et ses succès ultérieurs.
3.1 La fin du monde stable
3.1.1 Sur le premier versant, l’absence du rythme pendant toutes ces années peut être mise en rapport avec la stabilisation et la systématisation du monde après la Seconde Guerre mondiale, par la mise en place de l’ONU, la formation de blocs antagonistes mais néanmoins solides, la stabilisation de sociétés encore divisées mais rééquilibrées par la mise en place d’États-providences, le développement d’économies planifiées ou bénéficiant de politiques contracycliques, la diffusion d’un individualisme consommateur mais encadré par une forte éthique du travail et un ensemble de règles disciplinaires.
3.1.2 À cette stabilisation a en effet correspondu, sur le plan théorique, une domination des paradigmes structuraliste et systémiste qui, au moins dans les sciences sociales et humaines, ont entièrement marginalisé le paradigme rythmique. Par « paradigme » j’entends ici une perspective scientifique impliquant un point de vue épistémo-méthodologique et un point de vue axiologique. Comme les « structures », dont le fonctionnement et la stabilité étaient garantis par le jeu de différentielles internes sur le modèle phonologique, les « systèmes » étaient définis comme des organisations stables, mais leur stabilité résultait, sur des modèles cybernétique ou biologique, d’un jeu dynamique à somme à peu près nulle des éléments les uns par rapport aux autres, ainsi que de ces éléments avec le milieu dans lequel évoluait le système considéré.
3.2 Transformations techniques et économiques
3.2 Sur l’autre versant, les années 1980 ont commencé à nous faire sortir de ce monde relativement stable dans lequel nous vivions depuis les années 1950, pour entrer dans un monde beaucoup plus fluide, ouvert et instable. Il s’est alors produit une série de transformations techniques et économiques qui ont miné, souvent de l’intérieur, tous les « systèmes » en place : nouvelle révolution technologique et industrielle (fusion nucléaire, énergie solaire et éolienne, numérisation de toutes les techniques, robotisation d’une partie de la production, biotechnologies) ; explosion des moyens de communication (internet, téléphone mobile « intelligent »), des moyens d’information (plateformes internet, réseaux sociaux) et de transport (aviation low cost, TGV, voiture électrique) ; foisonnement du commerce international (entrée de la Chine dans l’OMC en 2001, ouverture au marché de presque tous les anciens pays du bloc de l’Est) ; internationalisation du marché des capitaux (fin de l’étalon or, fluctuations des monnaies, dérégulation des bourses et des marchés financiers, croissance très rapide des flux d’Investissements Directs à l’Étranger) ; fusions d’entreprises et construction de conglomérats géants qui allaient dominer les marchés du siècle suivant (GAFAM et BATX) ; supériorité renforcée du capitalisme financier sur le capitalisme industriel ; déchaînement des moyens de reproduction des images et des sons qui déréalisent le monde (numérique, intelligence artificielle) ; pénétration de la technique dans les corps (chirurgie esthétique, fécondation in vitro, prothèses en tous genres).
3.3 Transformations politiques et sociales
3.3 Toutes ces transformations ont interagi avec d’autres transformations, celles-là politiques et sociales.
3.3.1 Au niveau mondial, la fin de la décennie 1980 a vu la disparition des blocs (symbolisée par l’effondrement du mur de Berlin en 1989), puis en 1991 l’explosion de l’un des derniers vestiges du monde systémique ancien, l’URSS. Les anciens pays « socialistes », y compris la Russie et bientôt la Chine, se sont convertis au système capitaliste, dont ils sont devenus des pivots fondamentaux. Les années 1990 ont alors connu une très courte période durant laquelle un nouvel ordre international fondé sur le multilatéralisme a relativement bien fonctionné mais cet embryon de nouveau système s’est vite affaissé à son tour sous l’action des États-Unis eux-mêmes, qui se sont retirés dès 2001 des accords de Kyoto, puis en 2003 ont attaqué l’Irak, sans aucune raison valable sur le plan du droit international. Son explosion finale s’est produite sous les coups de la Russie, qui en 2014 s’est engagée dans une guerre d’annexion contre l’Ukraine, mais aussi depuis 2025 des États-Unis, qui ont lancé plusieurs opérations militaires contre le Venezuela et aujourd’hui contre l’Iran sans aucune justification juridique ni même concertation avec leurs alliés. Des systèmes anciens aujourd’hui il ne reste donc pas grand-chose.
3.3.2 Au niveau des État, comme on sait, les décennies 1980 et 1990 ont été les témoins d’une réorganisation complète selon des lignes qui avaient été théorisées par l’école de Chicago et expérimentées, dès les années 1970, en Amérique latine à la suite d’une série de coups d’État militaires. Dès le tout début des années 1980, un ensemble de politiques néolibérales a été mis en place, tout d’abord aux États-Unis, en Grande Bretagne et en Allemagne, puis assez vite dans toute l’Europe occidentale. Les systèmes de solidarité financière entre classes ou entre générations qui avaient été établis pendant les Trente Glorieuses ont été méthodiquement déstructurés avant d’être éventuellement supprimés ou privatisés au nom de leur désormais « faible rentabilité ». De même, les services publics comme la santé, l’éducation ou la justice ont été soumis à des diètes budgétaires qui les ont laissés souvent exsangues. Certains services pourtant considérés comme régaliens ont même été en partie privatisés (prisons, services de sécurité, postes, immatriculation des voitures, etc.).
3.4 Transformations microéconomiques et microsociologiques
3.4.1 Toutes ces transformations sont venues se mêler, à leur tour, à une série de mutations microéconomiques et microsociologiques bien connues : les entreprises ont souvent abandonné toute forme d’intégration verticale ou horizontale, et se sont organisées en constellations de fournisseurs interdépendants et le travail a été réorganisé sur un mode réticulaire impliquant la formation d’équipes éphémères s’attelant à des tâches variées. L’engagement dans le métier et la fidélité au groupe se sont en grande partie dissous car l’important était désormais de pouvoir changer rapidement de tache et de s’insérer sans heurts dans de nouvelles équipes.
3.4.2 À cela s’est ajoutée la diffusion de nouvelles valeurs culturelles et sociétales concernant en particulier la famille et le couple. Ceux-ci ont subi des recompositions périodiques et les individus ont dû faire montre, comme dans la sphère du travail, de capacités d’engagement et de désengagement rapides dans leurs relations personnelles. D’une manière générale, les individus ont rejeté de plus en plus souvent les normes disciplinaires anciennes et ont adopté des comportements opportunistes fondés sur la valorisation des gains personnels et de la sphère privée. Associées au retrait des services publics, cette dérégulation du travail et cette faveur donnée un peu partout à la concurrence ont abouti à la fin de la vie comme projet individuel mais aussi collectif à long terme, et à une fluidification des formes d’individuation singulières et collectives.
3.4.3 Lorsque l’on fait ce rapide tour d’horizon, on comprend qu’il y a donc de grandes chances que la recrudescence, à partir des années 1990, des études rythmanalytiques et rythmologiques que nous avons observée s’explique par ce changement de contexte historique global. [18] Pour le dire simplement, les visions rythmiques, tout particulièrement dans leurs interprétations rhuthmiques qui soulignaient l’importance de comprendre les « manières de fluer » des phénomènes, étaient certainement les mieux adaptées à un monde qui était, du point de vue macro jusqu’au point de vue micro, en train de devenir fluide – sans être, il faut le souligner, complètement liquide comme le disait, bien à tort, Zigmunt Bauman dans un série de livres parus au cours de la première décennie de ce siècle, qui ont connu un certain succès [19].
4. Contexte théorique – Domination de la différence, de la multiplicité et de l’individu
4.0 La différence qu’il est nécessaire de faire entre un monde « fluide » et un monde soi-disant « liquide » va me donner l’occasion d’expliquer maintenant en quoi ce paradigme rythmique en émergence se différenciait des nouveaux paradigmes qui s’étaient imposés au cours des années 1990.
4.1 La fin des paradigmes structural et systémique
4.1 Comme on sait, au cours des années 1970, le paradigme structural qui s’était spectaculairement développé au cours des deux décennies précédentes, s’est rapidement effondré. Dans de nombreuses disciplines, il est apparu qu’il était impossible de réduire la réalité socioculturelle à des schémas quasi immobiles fondés sur de simples différences internes. Mais au cours des années 1980, c’est le paradigme systémique, pourtant affine à des réalités mouvantes, qui a été à son tour remis en question. On a commencé à s’interroger sur l’adéquation de ce modèle à un univers sociohistorique qui s’était désormais en grande partie désystématisé, à la suite des mutations qui viennent d’être succinctement rappelées. Au moins pour ce qui concerne les sciences sociales et humaines, la notion de système comme entité fonctionnelle clairement individualisée et qui, par un certain nombre de procédures de rééquilibrage, chercherait simplement à s’autoreproduire à l’identique, ne permettait plus de rendre compte des phénomènes auxquels elles avaient affaire.
4.2 L’émergence de la différence, de la multiplicité et de l’individu
4.2 Or, trois autres concepts ont alors commencé à émerger dans l’espace laissé libre par le retrait de la « structure » et du « système » : d’un côté, le concept de « différence », qui se présentait comme un héritier de la critique heideggérienne de la métaphysique, mais qui présupposait également un certain nombre de principes d’origine structuraliste ; de l’autre, celui de « multiplicité », qui prenait sa source dans une relecture de Nietzsche ; enfin, celui d’« individu », qui reprenait un modèle relativement ancien hérité des Lumières libérales. Alors que dans les cas des approches « différentialistes » et « multiplicitaires », les philosophies de la temporalité et de la vie venaient remplacer la linguistique comme « modèle paradigmatique », dans les approches « individualistes », c’était l’économie qui se substituait désormais à la physiologie et à la cybernétique.
4.3 Que reste-t-il aujourd’hui de ces trois paradigmes ? Pas grand-chose nous allons le voir. Bien qu’il ait gardé encore quelques soutiens, notamment chez certains intellectuels médiatiques, le paradigme individualiste, qu’on lui donne toute son ampleur axiologique ou qu’on le limite à son seul versant méthodologique, est apparu de plus en plus clairement comme le pendant théorique et idéologique de toutes les politiques par lesquelles les gouvernements néolibéraux ont, à partir des années 1980, remis en question le keynésianisme et engagé leurs politiques de destruction de l’État-providence, puis, au cours de la décennie suivante, impulsé une « mondialisation » des économies, des sociétés et donc des vies qu’ils pilotaient. On a ainsi reproché à ce paradigme de cacher, plus que d’éclairer, le fonctionnement réel du nouveau monde en substantialisant la notion d’individu.
4.4 De leur côté, les approches fondées sur les philosophies de la différence ou de la multiplicité, que celles-ci soient d’ordre ontologique, sémiotique ou vitaliste, ont continué à connaître un grand succès – au moins sur le plan quantitatif. Mais on a pu s’interroger, là encore, sur le degré de pertinence des critiques qu’elles émettaient désormais à l’égard d’un monde contemporain, dont une bonne partie du fonctionnement reposait précisément sur la déconstruction des oppositions et des frontières, sur la remise en question des systèmes de valeurs hiérarchisés, et sur une valorisation des différences et des modes de vie alternatifs, du moment qu’ils étaient solubles dans le marché. On s’est même demandé si, dans ces certains cas, ces approches n’étaient pas devenues de simples auxiliaires plus ou moins volontaires de la révolution capitaliste qui avait eu lieu. Ce qui apparaissait critique en effet quand le monde était encore dominé par des systèmes de classement hiérarchisés, rigides et parfois étouffants, semblait beaucoup moins pertinent depuis que le monde était devenu ouvert, mobile et fluide.
4.5 Ce déclin des approches fondées sur les concepts de « différance » ou de « multiplicité » a commencé en fait dès les années 1990 quand on a cru, un peu naïvement, qu’il suffisait d’utiliser tels quels les concepts méthodologiques et les points de vue axiologiques promus dans les années 1970 et début 1980 pour réaliser une véritable critique du néocapitalisme en émergence. Comme leur simple reproduction à l’identique était évidemment loin de suffire à conserver le tranchant de pensées produites dans et contre d’autres contextes, ces pensées sont ainsi apparues de plus en plus souvent complices des transformations en cours et l’on a vu le néoanarchisme d’extrême gauche se fondre, dans bien des cas, dans l’individualisme néolibéral.
4.5.1 Marcela Iacub, par exemple, a pu prôner au tout début des années 2000 une individualisation maximale des choix concernant la prostitution, la mécanisation de la procréation, la gestation pour autrui, qui allait tout à fait dans le sens de la marchandisation généralisée du vivant qui était en cours. [20] De même, Bruno Latour a pu, de son côté, puisque le réel était censé avoir perdu toute structure, toute organisation systémique, et qu’il n’existait plus que des réseaux d’êtres hétérogènes branchés les uns sur les autres, rejeter toutes les pensées critiques antérieures fondées sur des principes holistes, comme celles de Marx ou Bourdieu, et adhérer très ouvertement aux attendus et objectifs néolibéraux de SciencesPo-Paris. [21] De même enfin, Michael Hardt et Antonio Negri ont pu développer une théorie politique entièrement fondée sur le principe de « multitude », qui ne réservait aucune place aux États et aux corps intermédiaires, aussi bien sur le plan axiologique que sur celui de l’observation. [22] Et c’est pourquoi, en cohérence complète avec les analyses déployées, Negri a appelé en 2005 les Français à voter en faveur d’un traité gravant dans le marbre européen les principes néolibéraux, parce qu’il allait, je cite, « hâter la dissolution des États-nations » et donc faciliter l’établissement d’un Empire capitaliste mondial, qui aurait été lui-même le milieu favorable à une émergence de nouveaux mouvements révolutionnaires internationaux.
4.5.2 Avec Michel Maffesoli, on a même vu les paradigmes alternatifs déconstructionniste et postmoderne s’hybrider avec le modèle individualiste. Un éclectisme d’un nouveau genre s’est ainsi propagé, qui lui a permis de développer, sans aucun souci de cohérence méthodologique mais avec un certain succès médiatique, des analyses croisant les motifs rationnels d’action des individus, la dissolution des identités disciplinaires et les nouveaux imaginaires contemporains, tout en vantant sur les plans éthiques et politiques « en même temps » les charmes de la tradition libérale la plus vénérable, les acquis de la déconstruction des identités et des genres, et le plaisir sans cesse renouvelé du changement postmoderne de rôle et de perspective. [23]
4.6 Avec la distance, on voit clairement, aujourd’hui, tous les problèmes que soulèvent ces dérives éthiques et politiques : aucune de ces prises de position n’a eu d’effet critique décisif et chacune a, au contraire, très clairement renforcé le paradigme individualiste et le néolibéralisme qu’elles étaient censées remettre en question
5. De quelques ressources rythmiques minoritaires
5.0 Plutôt que de reprendre à leur compte ces modèles épuisés, la rythmologie et la rythmanalyse auraient donc certainement plus de profit à puiser dans un certain nombre de ressources minoritaires des années 1970-1990 que je vais maintenant vous présenter rapidement.
5.1 La constellation rythmique – les années 1970
5.1.1 La première de ces ressources est constituée par ce que j’ai appelé dans mes Elements of Rhythmology [24] la « constellation rythmique » qui s’est formée dans la seconde moitié des années 1970 et au tout début des années 1980. L’apparition de cette constellation commence avec la publication par Henri Lefebvre et Michel Foucault de deux essais, aujourd’hui extrêmement célèbres, critiquant l’un et l’autre les rythmes métriques qui ont été appliqués à la société et à l’individu au moins depuis le début du XIXe siècle : La production de l’espace, en 1974 et Surveiller et Punir. Naissance de la prison, en 1975. Elle se poursuit par la publication par Émile Benveniste des Problèmes de linguistique générale en 1966 et 1974, et le premier cours au Collège de France de Roland Barthes en 1977, intitulé Comment vivre ensemble, qui l’un et l’autre visent explicitement les questions des rhuthmoi du langage, du sujet et du moi. Elle continue avec l’ouvrage de Michel Serres La Naissance de la physique dans le texte de Lucrèce. Fleuves et turbulences en 1977 et celui d’Edgar Morin, également en 1977, La Méthode. La nature de la nature, vol. 1, qui introduisent, l’un et l’autre, la question des rhuthmoi de la nature, des machines et de l’information. Elle atteint finalement son apothéose lors de la publication de deux grosses sommes écrites pendant la fin des années 1970, opposées sur bien des points mais qui, l’une et l’autre, déploient significativement une perspective rhuthmique : en 1980, Mille plateaux. Capitalisme et schizophrénie 2 par Gilles Deleuze & Félix Guattari, et en 1982, Critique du rythme. Anthropologie historique du langage par Henri Meschonnic.
5.1.2 Bien que cet amas d’étoiles, pour ne pas dire de stars, se soit rapidement dispersé dans le ciel obscur des années 1980, il ne nous en a pas moins laissé un ensemble de réflexions qui éclairent les réémergences rythmiques actuelles et dont nous pouvons aujourd’hui tirer encore des enseignements précieux.
5.1.3 Tous ces travaux se caractérisent non seulement, comme on sait, par un rejet unanime des paradigmes précédents, la structure et le système (au moins dans sa version fonctionnaliste autarcique), mais aussi, ce qui est moins souvent noté, par une défiance presque égale à l’égard du retour en grâce du vieux paradigme individualiste et à celui de l’émergence des tout nouveaux paradigmes critiques fondés sur une absolutisation de la différence et de la multiplicité. Lefebvre, Foucault, Morin, Deleuze, Guattari, Meschonnic n’ont pas de mots assez durs pour condamner la déconstruction et le concept de postmodernité. À la place, ils proposent, sous des formes extrêmement diverses, de partir des dynamiques, des flux au sein desquels se façonnent, se transforment et finalement disparaissent les divers objets qui les intéressent, que ce soit les corps et la société pour Lefebvre et Foucault, les corps, le langage et la société chez Benveniste, Barthes et Meschonnic, la nature, les machines et l’information chez Serres et Morin, la nature, les corps et la société chez Deleuze et Guattari.
5.1.4 Par ailleurs, la rapide évocation de ces travaux vous a déjà certainement fait percevoir la lumière qu’ils projettent sur les résurgences rythmiques qui vont se produire entre une et deux décennies plus tard : elles sont pour l’immense majorité critiques vis-à-vis de la métrique et promeuvent, de manières encore non coordonnées il est vrai, mais résolues, des perspectives rhuthmiques.
5.2 La constellation anti-dualiste – les années 1980-1990
5.2.1 À cette première ressource, il faut certainement ajouter un deuxième ensemble légèrement postérieur, où la notion de rythme n’est pas mobilisée explicitement mais où des problèmes similaires à ceux qui viennent d’être évoqués sont clairement affrontés. Alors que les paradigmes de l’individu, de la différence et de la multiplicité se disputent bruyamment le terrain laissé libre par le reflux de la structure et du système, tout en partageant sur le fond le même simplisme antiholistes et antiétatique, les années 1980 et 1990 ont vu apparaître une série d’enquêtes et de réflexions clairement anti-dualistes essayant, d’une manière beaucoup moins sommaire, de surmonter l’opposition frontale des deux grandes orientations qui ont animé les sciences sociales et humaines depuis la fin du XIXe siècle.
5.2.2 Pour ce qui concerne les sciences sociales, ces discussions puisent dans des traditions, au départ minoritaires, comme la microsociologie de l’école de Chicago ou l’ethnométhodologie ; dans des apports extérieurs comme le pragmatisme, les théories du développement et la psychanalyse ; et, dans le cas du marxisme, dans des œuvres oppositionnelles comme celles de Benjamin ou d’Adorno. Pour ce qui concerne les sciences humaines et la philosophie, ces critiques s’inspirent principalement de la tradition – refoulée au XXe siècle par l’ontologie heideggérienne – de l’herméneutique diltheyenne et d’une branche non-conformiste de la philosophie analytique.
5.2.3 Tout en ayant bien conscience qu’une telle énumération ne saurait se substituer à des présentations dûment développées des travaux de chacun de ces courants, et en gardant à l’esprit les grandes différences qui les séparent par ailleurs, on peut remarquer que la réévaluation de ces ressources minoritaires ou marginalisées permet de développer durant cette période un ensemble tout à fait remarquable de travaux empiriques et théoriques animés par un même souci anti-dualiste.
5.2.4 Cette réévaluation motive, tout d’abord, un certain nombre d’études néointeractionnistes de terrain rejetant aussi bien l’holisme durkheimien et le fonctionnalisme parsonsien que l’individualisme méthodologique wébérien.
5.2.5 Elle suscite, ensuite, au sein de la tradition académique, l’apparition d’une série assez étoffée de théories sociologiques intermédiaires cherchant à surmonter, comme disait Margaret Archer, l’opposition des visions top-down et bottom-up par une conflation centrale, par laquelle les structures et les agentivités se forment les unes les autres, sans être toujours, il est vrai, clairement séparées analytiquement ni temporellement. [25] De même, au sein de la tradition marxiste, elle entraîne l’élaboration d’une série de propositions néo-dialectiques marquées par le rejet du principe d’Aufhebung, c’est-à-dire de suppression et de dépassement dans un troisième terme synthétique, au profit significativement de celui de Wechselwirkung, c’est-à-dire de maintien des contradictions, des tensions et des interactions. En philosophie, enfin, cette réévaluation rend possible une série de travaux néo-herméneutiques et néo-analytiques fondant toute approche des réalités humaines sur les notions de « boucles », de « cercles » ou de « spirales herméneutiques », ou sur celle d’« allers-retours » entre « mots », « phrases », « jeux de langage » et « formes de vie ».
5.2.6 Pour illustrer ces différentes tendances, on peut citer ici les études néo-interactionnistes de Jean-Michel Chapoulie sur le système éducatif, de Jean Peneff sur l’hôpital, et de David Le Breton sur les conduites à risque [26] ; on peut citer également les théories sociologiques intermédiaires de Jürgen Habermas, d’Alain Touraine, d’Anthony Giddens, de Margaret Archer elle-même, de Luc Boltanski et Laurent Thévenot [27], mais aussi les essais néo-dialectiques comme ceux de Fredric Jameson ou de Daniel Bensaïd, [28] et finalement les théories philosophiques néo-herméneutiques et néo-analytiques en dialogue avec les sciences humaines et sociales comme celles de Paul Ricœur et de Vincent Descombes [29].
5.2.7 En dépit de tout ce qui les différencie, toutes ces pratiques d’enquête, toutes ces théories du social, du sujet et du sens, s’opposent à toute inversion pure et simple de l’holisme en un individualisme monadologique, ou, ce qui revient presque au même, en des formes plus ou moins variées mais toujours absolutisées de dispersions. Elles mettent désormais l’accent sur la nécessité, comme disait Simondon, de « partir du milieu », et de construire ou reconstruire les entités que nous observons – les individus et les systèmes, les actions et les normes, les intentions, les décisions et la vie mentale globale, etc. – tout cela en fonction des activités, des processus, des flux qui les font émerger. Toutes ces propositions dessinent ainsi la possibilité de développer des approches beaucoup moins dogmatiques que celles qui se disputent désormais le terrain. En cherchant à partir des flux, des activités ou des processus, elles renoncent à toute monocausalité, à tout simplisme réductionniste. Elles s’imposent de prendre en compte toutes les échelles et de les faire jouer les unes par rapport aux autres. Elles cherchent à tenir ensemble l’observateur et l’observé, le tout et la partie, l’individu et le groupe, l’intention et la vie mentale globale.
5.2.8 À l’instar de la constellation rythmique des années 1970, ce second ensemble de réflexions, typique lui des années 1980 et 1990, offre donc un certain nombre de ressources méthodologiques et axiologiques permettant de remettre en question les multiples formes de dualisme qui tiennent à l’époque le haut du pavé, mais aussi, ce qui est probablement plus important, d’engager l’élaboration d’une vision rhuthmique dont nous commençons à comprendre l’impérieuse nécessité.
5.2.9 En visant les manières de fluer au cours desquels se forment les divers phénomènes observés, ces approches ne se limitent pas en effet à réintroduire un point de vue temporel absent dans les modèles individualistes, ou absolutisé dans les modèles déconstructionnistes et postmodernes, au point de rendre toute description impossible. Elles s’opposent surtout à ces paradigmes en portant directement la discussion là ils sont les plus faibles : sur les terrains de l’individuation et de la subjectivation. Contre les effets d’obscurcissement du magma idéologique ambiant, elles réintroduisent dans l’analyse une dimension radicalement anthropologico-historique qui devrait nous aider à critiquer le monde individualiste, interconnecté et en flux tendu, dans lequel nous vivons désormais, en évitant à la fois le piège d’une nostalgie pour un monde systémique disparu et celui d’une critique aussi bruyante qu’inefficace du monde actuel.
6. De quelques questions encore sans réponses
6.0 Il reste que ce passage à une perspective rhuthmique est encore loin d’être reconnu dans les diverses communautés concernées, et qu’il doit aussi faire face à un certain nombre de difficultés qui lui sont propres. Laissons de côté les résistances évidentes des idéologies individualistes, et des institutions et pouvoirs académiques, qui n’ont guère besoin d’être documentées – il n’existe, par exemple, encore nulle part un centre de recherche dédié à l’étude des rythmes contemporains –, et concentrons-nous ici sur ces embarras théoriques internes, dont nous commençons à saisir la nature.
6.1 Les divisions propres à la constellation rythmique des années 1970
6.1 Une première difficulté concerne les divisions propres à la constellation rythmique des années 1970. L’étude détaillée des textes de toutes les parties prenantes de l’époque montre une forte hostilité, souvent doublée d’une certaine ignorance, entre deux lignes de réflexion cousines mais distinctes qui n’ont pas réussi à regrouper leurs forces. D’un côté, Serres, Morin, Deleuze et Guattari, ont développé des théories fondées sur un paradigme rhuthmique naturaliste. De l’autre, Benveniste, Barthes et Meschonnic, ont élaboré des théories fondées, elles, sur un paradigme rhuthmique anthropologico-historique. Or, l’une comme l’autre de ces approches ont clairement ignoré leur vis-à-vis pour développer une théorie de la nature où le langage et l’homme étaient absents ou minorés, ou bien une théorie du langage et de l’homme où la nature était évoquée de fort loin. Cette division fondamentale pèse encore aujourd’hui lourdement sur les approches rythmiques contemporaines et elle constitue un problème dont la solution sera certainement compliquée à trouver mais dont nous ne saurions nous dispenser.
6.2. Le caractère souvent abstrait des stratégies anti-dualiste des années 1980-1990
6.2 Une deuxième difficulté tient au caractère souvent abstrait des stratégies intermédiaires des années 1980 et 1990. Si l’on excepte les études néointeractionnistes de terrain, qui ont été en partie protégées de cette difficulté par leur caractère descriptif assumé, ces différents modèles alternatifs sont en effet restés très généraux ; aucun d’entre eux ne permet véritablement de singulariser une manière de fluer, un rhuthmos particulier. Certes, les entités qu’ils manipulent ne sont plus considérées comme existant en soi, de manière indépendante de leur vis-à-vis, mais elles restent définies dans des cercles, des boucles, des spirales, des va-et-vient dont les spécificités ne sont jamais elles-mêmes interrogées. Tout en affirmant le primat des activités, des processus et des flux, c’est-à-dire du dynamique et de l’historique, ces stratégies anti-dualistes ne prêtent aucune attention à leurs manières particulières de fluer, c’est-à-dire à leurs rhuthmoi. Elles retranscendantalisent en quelque sorte la question de l’historicité radicale des êtres humains. Il va donc nous falloir dépasser l’abstraction des stratégies anti-dualistes de la fin du XXe siècle, tout en reconnaissant l’importance de leurs contributions.
6.3 L’usage fossilisé de Lefebvre dans les recherches rythmanalytiques récentes
6.3 Une troisième difficulté, inverse de la précédente, concerne l’usage fossilisé de la pensée de Lefebvre dans les recherches rythmanalytiques récentes. Dans ces travaux les méthodes d’enquêtes sont en effet directement empruntées aux Éléments de rythmanalyse, parus de manière posthume en 1992. Or, cet emprunt comporte la plupart du temps au moins trois corollaires très problématiques.
6.3.1 D’une part, ces travaux ne retiennent des propositions de Lefebvre que leur côté opératoire : introduire la temporalité et l’expérience vécue dans l’observation en sciences sociales. L’aspect critique, politique et éthique, qui était pourtant à ses yeux central, est le plus souvent mis de côté. On se contente d’une démarche empiriste, purement descriptive, une espèce de néo-positivisme dans lequel il ne reste rien de son inspiration émancipatrice marxiste.
6.3.2 De l’autre, ces travaux se contentent souvent de reprendre son opposition entre ce qu’il appelait « rythmes cycliques » et « rythmes linéaires » qui restent, en fait, les uns et les autres dans le paradigme métrique.
6.3.3 Enfin, ces travaux font une croix sur d’autres modèles méthodologiques proches qui auraient pu leur rendre de bien meilleurs services et les ouvrir sur le concept de rhuthmos. Se prévalant d’un certain nombre de passages des Éléments de rythmanalyse, le corps mouvant de l’observateur est présenté comme premier – mais aussi – seul réceptacle des rythmes qu’il s’agit de mettre en évidence et d’analyser. Tout en soulignant, à bon droit, l’importance de bien saisir les spécificités des dynamiques et des flux observés, ces études s’en remettent ainsi souvent à un simple usage sensible du corps qui reste dans un cadre purement phénoménologique. C’est pourquoi, même quand elles les observent dans leurs interactions et leurs mouvements, beaucoup d’études rythmanalytiques actuelles se retrouvent alors à décrire des acteurs individuels ou collectifs étrangement muets. Tous les bénéfices qu’aurait pu apporter un recours à l’ethnométhodologie (Harold Garfinkel), à l’analyse conversationnelle (Harvey Sacks), à l’anthropologie linguistique (Dell Hymes), ou encore à certaines pratiques anthropologiques continentales sensibles aux dimensions linguistique et poétique, sont alors négligés.
6.3.4 D’une manière générale, un manque cruel de prise en compte du langage, des interactions qu’il permet et des ouvertures cognitives aussi bien qu’imaginaires qu’il ménage, pour ne pas parler des aspects artistiques et poétiques de la vie humaine, est alors le prix exorbitant payé pour cette adhésion un peu naïve au point de vue phénoménologique promu par Lefebvre. Ce problème va nous demander de prêter une plus grande attention à la question fondamentale du langage et donc de faire des choix raisonnés entre les différentes traditions qui ont alimenté la rythmanalyse au XXe siècle.
6.4 Le manque de synergie entre études rythmanalytiques et recherches rythmologiques
6.4 Une quatrième difficulté relève du manque de synergie entre études rythmanalytiques et recherches rythmologiques. Idéalement, le rapport entre rythmologie et rythmanalyse devrait être un rapport de complémentarité : la première armant la seconde pour ses analyses des phénomènes sociaux et historiques ; la seconde fournissant à la première les données dont elle a besoin pour se développer et éviter les spéculations vides, les concepts sans contenu. Or, nous sommes encore loin d’une telle interaction équilibrée.
6.4.1 Dans les pays anglo-saxons et dans les pays du nord de l’Europe, depuis une dizaine d’années, la rythmanalyse est à la mode. On peut même parler d’une rhythmanalysis mania. Mais, comme l’a montré un dossier publié en novembre 2019 sur le site Rhuthmos, cet intérêt est essentiellement descriptif. [30] Mis à part quelques exceptions comme les travaux de théologie de Lexi Eikelboom, la rythmologie est souvent ignorée dans les démarches anglo-saxonnes. [31] C’est pourquoi, la conception du rythme qui soutient celles-ci est la plupart du temps très élémentaire, et ne dépasse guère l’opposition rythme cyclique/rythme linéaire introduite par Lefebvre.
6.4.2 Mais la situation n’est guère meilleure, il faut bien le reconnaître, dans les recherches continentales et, en particulier, françaises. Si les études rythmologiques y ont connu un certain succès, je pense ici en particulier aux travaux de Jean-Jacques Wunenburger, Pierre Sauvanet, Lucie Bourassa, Claire Revol ou moi-même, le travail de confrontation avec les études rythmanalytiques y a tout juste commencé. Tout en reconnaissant la nécessité d’un changement de paradigme, ou au moins d’un enrichissement indispensable de la notion de rythme, beaucoup de chercheurs en restent encore, de manière plus ou moins explicite, à des conceptions très traditionnelles. De ce point de vue, quel que soit le pays où nous nous trouvons, nous avons des efforts importants à engager pour surmonter l’opposition entre les études rythmanalytiques de terrain, qui sont indispensables, et les élaborations rythmologiques, qui ne le sont pas moins.
6.5 Les contresens concernant les rapports entre approches métrique et rhuthmique
6.5 Une cinquième difficulté apparaît dans un certain nombre de contresens concernant les rapports entre approches métrique et rhuthmique. Certaines interprétations récentes du rhuthmos reprennent en effet à leur compte, sans aucune distance, les critiques, qui n’ont cessé depuis la fin du XIXe siècle, et qui affirment l’inanité de toute mesure métrique. À ces critiques, qui oublient de distinguer entre les phénomènes observés, et ne se préoccupent guère de savoir quels présupposés ontologiques et méthodologiques sont à l’œuvre dans chaque cas, il faut simplement rappeler que la métrique conserve toute sa légitimité quand elle est utilisée, comme dans les sciences de la nature, les sciences de l’environnement et la médecine, ou dans certains arts comme la musique ou la danse, comme un simple outil – et quand elle n’est pas abusivement étendue en une métaphysique crypto-platonicienne couvrant toute la réalité du monde. Les scientifiques, les médecins et les artistes ne sont en rien responsables des errements de certains essayistes. Comme le disait déjà Aristote, certes le rhuthmos n’est pas dans le métron, et c’est le métron qui est dans le rhuthmos, mais celui-là n’en disparaît pas pour autant et reste utilisable sous certaines conditions.
6.6. L’absolutisation de la perspective rhuthmique
6.6 Une sixième difficulté apparue récemment tient à une tendance, malheureusement déjà assez courante, à réintroduire dans la perspective rhuthmique une dimension métaphysique. Certes, personne ne se réfère plus aujourd’hui aux visions obsolètes développées au début du siècle dernier par le courant vitaliste et panthéiste impulsé par Klages et le courant de la Lebensreform. Mais certaines interprétations récentes du rhuthmos accomplissent une erreur tout aussi dommageable en se mettant cette fois dans les traces des stratégies déconstructionnistes ou postmodernes de la fin du xxe siècle. Selon ces nouveaux disciples d’Héraclite, Πάντα ῥεῖ – Pánta rheî, tout s’écoule, toujours. L’existence du cosmos et des êtres qui le peuplent pourrait être comparée à un fleuve, c’est-à-dire à un écoulement liquide, nécessairement sans formes. La théorie du rhuthmos devrait donc refléter cette « fluidité essentielle » du monde et elle pourrait abandonner tout questionnement sur les spécificités des manières de fluer et sur les moyens de les décrire et de les juger. À ceux-là, il faut répondre que, sauf à en faire une énième version d’une métaphysique trop vague pour être utile, la perspective rhuthmique, que cela soit sous sa forme théorique ou analytique, doit rester attachée à son ambition de décrire et critiquer précisément, anthropologico-historiquement, les manières de fluer des êtres et surtout des individus singuliers et collectifs humains qui peuplent le monde. Faute de quoi, elle ne peut que se retrouver devant les mêmes impasses éthiques, politiques et artistiques, qui ont bouché la route de tous les héraclitéismes simplistes de la fin du siècle dernier. Elle ne peut que tomber dans un nouveau relativisme.
7. Rhuthmologie et rhuthmanalyse – Une perspective pour le XXIe siècle
7.0 En énumérant tous ces problèmes pratiques et toutes ces questions encore sans réponse, on mesure l’ampleur du travail qui est devant nous. Mais on peut rester raisonnablement optimiste : une nouvelle perspective rhuthmique est désormais à notre portée.
7.0.1. Certes, il reste encore beaucoup à faire du côté rhuthmologique. Les travaux portant sur la théorie du rythme et son histoire sont encore très rares et, quand ils existent, ils ont beaucoup de mal à se faire entendre, mais ce qui est sûr c’est que la perspective qu’ils promeuvent est parfaitement adaptée au monde fluide dans lequel nous sommes entrés à la fin du siècle précédent.
7.0.2. Du côté rhuthmanalytique, la situation est presque symétriquement inverse. Il existe déjà une quantité impressionnante de travaux, qui fournissent une base très conséquente d’informations sur les rythmes de notre monde culturel, social et même naturel, mais ces informations ont du mal à se compléter les unes les autres et restent le plus souvent dans un état de dispersion qui ne nous permet pas de juger de ce qui est en train de se passer. Le travail qui est devant nous, de ce côté, serait donc plutôt de trier et d’organiser cette masse de connaissances, pour le moment sans liens, et de lancer de nouvelles enquêtes sur des bases rénovées qui dépasseraient les schémas métriques encore dominants.

