Castoriadis critique de Heidegger

Claude Helbling & Olivier Fressard
Article publié le 30 avril 2026
Pour citer cet article : Claude Helbling & Olivier Fressard , « Castoriadis critique de Heidegger  », Rhuthmos, 30 avril 2026 [en ligne]. https://www.rhuthmos.eu/spip.php?article3261

Cela fait maintenant plusieurs années que je regrette de ne jamais avoir eu le temps de pénétrer plus profondément dans l’œuvre et la pensée de Cornelius Castoriadis, dont certains aspects rappellent fortement celles de ses contemporains de la « Constellation rythmique ». En guise d’ouverture de ce dossier, voici une présentation extrêmement claire des critiques portées par Castoriadis à la pensée de Heidegger et de tous ses suiveurs plus ou moins inspirés, en particulier en France, à quoi les auteurs ont ajouté un ensemble de textes choisis où Castoriadis rentre dans les détails. Il y a certainement là la base d’une analyse rythmologique de son œuvre, qui reste entièrement à faire. Avis aux amateurs. – PM.

 

Ces textes ont été publiés dans la revue Texto ! Textes et cultures, vol. XXVIII, n°2-3 (2023).

 

Version augmentée (en extraits) de l’article publié (sans les résumés ci-dessous), dans le livre collectif : Métapolitique contre culture. L’Heideggérisme en question, dir. François RASTIER, Édition Lambert-Lucas, juillet 2023.


Résumé. — Cornelius Castoriadis reste surtout connu pour avoir fondé, avec Claude Lefort, le groupe Socialisme ou Barbarie ainsi que la revue du même nom. Dans les années 1950 et 1960, il y a développé, d’un point de vue révolutionnaire, une théorie générale des sociétés contemporaines en termes de bureaucratie et, en particulier, une critique radicale du régime stalinien issu de la Révolution russe. Mais, il a également élaboré, après la dissolution du groupe en 1967, une pensée philosophique originale. Entamée avec un bilan critique systématique du marxisme, elle a pris ensuite la forme d’une philosophie politique articulée à une ontologie du social-historique. Castoriadis a, au cours de son enquête philosophique, lu attentivement Heidegger. Malgré certaines similarités thématiques entre les deux pensées, qui tiennent à l’historisation de la raison et de l’ontologie, Castoriadis a vivement critiqué les principales idées de celui-ci. Il a, en particulier, récusé la thèse de la différence ontologique et mis en cause les interprétations heideggériennes de l’histoire de la philosophie, en particulier celles portant sur la Grèce ancienne. Critique radical des sociétés occidentales contemporaines, Castoriadis n’en a pas moins dénoncé le caractère très unilatéral de l’appréciation négative de la modernité par Heidegger. Enfin, à l’antisémitisme et au nazisme de celui-ci, puis aux conséquences quiétistes de sa pensée d’après-guerre, Castoriadis a opposé, opiniâtrement, une philosophie de l’action et un projet politique qui vise à promouvoir la capacité d’autonomie individuelle et collective.


Mots-clés. — social-historique, imaginaire radical, autonomie/hétéronomie, déterminité, création, critique de la modernité, différence ontologique, histoire de l’Être, oubli de l’Être


« C’est l’activité humaine qui a engendré l’exigence

d’une vérité brisant les murs des représentations

de la tribu chaque fois instituées »

C. Castoriadis, « La ‟fin de la philosophie” ? », 1990.


1. Castoriadis, penseur politique et philosophe


Cornelius Castoriadis est un intellectuel gréco-français né à Constantinople en 1922. Il mène de front des études de droit, d’économie et de philosophie à Athènes. Il s’engage en politique dès l’adolescence en rejoignant une organisation trotskyste. Dans la tourmente de la guerre civile grecque, il est la cible du parti communiste grec stalinien. Suite à l’obtention d’une bourse de l’Institut français d’Athènes, il vient à Paris à la fin 1945 pour y faire une thèse de philosophie. Il milite brièvement au PCI, branche française de la Quatrième internationale, puis fonde avec Claude Lefort, en 1949, le groupe Socialisme ou Barbarie. Dans la revue de même nom, il expose, sous divers pseudonymes, ses conceptions sociales et politiques. Parallèlement, il gagne sa vie comme économiste à l’OCDE. Après la dissolution de S. ou B. en 1967 et sa démission, en 1970, de l’OCDE, il s’installe comme psychanalyste. En 1979, il est élu directeur d’études à l’EHESS où il tiendra, jusqu’en 1995, un séminaire hebdomadaire de philosophie sous l’intitulé générique « Institution de la société et création historique ». Il décède à Paris en 1997.


La pensée de Castoriadis se présente, rétrospectivement, sous deux aspects principaux étroitement solidaires, l’un politique, l’autre philosophique. [...]

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