Dans une interview publiée par Le Monde le 1er août 2026, Xavier Carpentier-Tanguy esquisse une approche géopolitique nouvelle, qui vient à la rencontre des travaux développés ces dernières années sous l’égide de ce que l’on est désormais convenu d’appeler la rhuthmanalyse et de la rhuthmologie. En voici, dans les limites imposées par les règles de reproduction d’un travail déjà publié, quelques passages notables. Le reste, qu’on aura grand plaisir à lire, est accessible sur le site du Monde.
La puissance est-elle en train de passer d’une logique de stock – la surface du territoire, l’importance
des ressources, la force d’une armée… – à une logique de flux – le contrôle des accès, de l’information,
des routes commerciales ? C’est la conviction de l’historien Xavier Carpentier-Tanguy, directeur de l’Observatoire géopolitique des mondes marins de la Fondation Jean Jaurès, qui analyse le détricotage
des structures de pouvoir mises en place avec la mondialisation libérale.
Q. Que nous révèle le bras de fer géopolitique autour du détroit d’Ormuz ?
R. J’y vois un révélateur des transformations géopolitiques à l’œuvre depuis plus de dix ans. La puissance ne repose plus seulement sur l’étendue des territoires, l’abondance des ressources ou la supériorité
militaire : elle dépend aussi de la capacité à organiser, sécuriser ou perturber les flux – de marchandises, d’énergie et de données. Le contrôle des passages, tout particulièrement celui d’Ormuz, rend soudainement cette évolution visible. [...] J’appelle « rhéocraties » [du grec ancien rheos, le flux, et kratos, le pouvoir] ces configurations dans lesquelles la capacité à gouverner les circulations devient aussi décisive que la maîtrise des territoires. Le pouvoir consiste à ouvrir ou fermer les passages, mais aussi à ralentir les flux, à les sécuriser, à les renchérir ou à en hiérarchiser l’accès. [...]
Q. Le pouvoir ne se mesure plus seulement à la taille des pays ou des forces armées, dites-vous. Pourtant, celui des superpuissances est inégalé…
R. Oui, mais il s’exerce par des canaux de plus en plus complexes. Le territoire reste essentiel, mais il ne suffit plus à décrire la puissance. La force peut, par exemple, se déployer à travers des proxies, des acteurs mandataires. Il peut alors se former des relations de dépendance imbriquées, presque des poupées russes : une grande puissance soutient un État partenaire, qui s’appuie lui-même sur des relais régionaux ou des acteurs armés alliés. La relation entre la Chine, l’Iran et les houthistes au Yémen illustre cette logique. Par ailleurs, le pouvoir sur les goulets d’étranglement maritimes ou terrestres peut être exercé par des Etats de taille modeste, voire par des organisations non étatiques. [...]
Q. Ces flux, qui selon vous sont au centre de la nouvelle géopolitique, concernent-ils aussi les échanges
immatériels ?
R. Bien sûr. Mais Internet, ce n’est pas seulement le « cloud », c’est aussi du solide : des serveurs, des centres de données, des stations d’atterrissement et des câbles de fibre optique. Vous pouvez bloquer l’information qui passe par ces réseaux, ou bien la ralentir. [...] Les actions visant à fragiliser l’accès à l’information où à la technologie ne sont pas uniquement physiques, comme l’a récemment montré le blocage américain des nouveaux modèles d’intelligence artificielle d’Anthropic… On est dans la même logique, celle du contrôle du flux. Le gouvernement américain a imposé, le 12 juin, des restrictions d’accès aux modèles Fable 5 et Mythos 5 pour l’ensemble des ressortissants étrangers. [...] Contrôler un flux ne signifie pas nécessairement l’interrompre. Cela peut aussi consister à le ralentir, à le renchérir, à en hiérarchiser l’accès ou à entretenir l’incertitude sur son fonctionnement. [...]
Q. Est-ce la fin de la mondialisation telle qu’on l’a connue ?
R. Je ne pense pas que l’on puisse parler de « déglobalisation ». Le monde se recompose plutôt autour de grandes sphères d’influence qui cherchent à réduire certaines dépendances entre elles : un pôle américain, un pôle chinois et, peut-être, un pôle européen. [...] on reste dans l’interdépendance. [...] La mondialisation ne disparaît donc pas : elle devient plus politique, plus fragmentée et plus conflictuelle. Elle fait émerger des puissances de plus en plus rhéocratiques, qui ne cherchent pas toujours à interrompre les flux, mais à en maîtriser les conditions de circulation.
NB : Du même auteur, on pourra également lire : « « Fluxuat » nec mergitur : géopolitique des flux et conflits maritimes contemporains » publié le 29 mars 2026 sur le site Conférence Science Po.

