S. Chiffoleau, Une histoire du temps dans le monde arabe, Paris, CNRS Editions, 2026, 384 p. – EAN : 9782271159731
Le livre de Sylvia Chiffoleau déploie une vision historique de la question du temps – prise principalement à travers ses multiples scansions calendaires et horaires – dans le monde arabe – au sens géographique du terme allant du Maroc à l’Irak – et sur une très longue durée commençant dès l’Antiquité. Cette question, qui a déjà fait l’objet de nombreux travaux du côté européen et plus largement occidental, était jusqu’ici beaucoup moins bien connue pour les mondes non européens et non occidentaux souvent considérés, bien à tort, comme « indifférents au temps ». Il contribue ainsi d’une manière notable à une histoire universelle du temps encore en construction.
Le résultat devrait intéresser non seulement les historiens mais aussi toutes les personnes concernées, géographes, urbanistes et sociologues du temps, fréquemment attentifs aux rapides transformations actuelles mais négligeant la profondeur historique, ou philosophes réfléchissant sur le temps en général d’une manière souvent aveugle à la réalité extraordinairement complexe, à la fois subjective, culturelle, technique, sociale et politique, de ce que nous appelons le temps. Grâce à une documentation exceptionnelle, Sylvia Chiffoleau restitue, sans jamais perdre le lecteur, les évolutions entremêlées des perceptions, usages, conceptions et mesures du temps dans des sociétés extrêmement diverses et sur une très longue période.
Les principaux acteurs de cette histoire sont, tout d’abord, le monde agricole, numériquement dominant et pourtant très mal connu, partout attaché, pour des raisons pratiques évidentes, aux cycles solaires quotidiens et saisonniers, et utilisateur depuis le Moyen Âge de très nombreux almanachs agraires adaptés à chacune des régions qui composent le monde arabe.
Ensuite, les différentes religions présentes et leurs multiples acteurs allant des astronomes et spécialistes attitrés, appelés dans le monde islamique les muwaqqit, aux grands et petits dignitaires en passant par les simples croyants : l’islam qui très rapidement cherche à préciser les horaires des prières quotidiennes, notamment celles du milieu du jour et de la nuit, qui détermine le mois de ramadan, les grandes fêtes et célébrations religieuses en fonction des cycles lunaires, et qui fait débuter le calendrier à l’hégire, le départ du prophète à Médine (622 EC) ; le christianisme médiéval moins intéressé à régulariser les temps de la prière – sauf bien sûr chez les moines occidentaux –, qui suit, lui, pour Noël le cycle solaire mais pas pour Pâques qui, depuis le concile de Nicée (325 EC), est fixé au premier dimanche après la première pleine lune du printemps et qui reprend à son compte le calendrier julien tout en le faisant commencer avec la date supposée de la naissance de Jésus ; et le judaïsme, qui est assez souple concernant les temps de la prière quotidienne et use lui aussi des deux systèmes, lunaire pour les débuts de mois et solaire en ajoutant sept fois un mois supplémentaire sur un cycle de 19 ans pour éviter que les fêtes principales, en particulier Pessa’h, ne se décalent par rapport aux saisons, et fait commencer le calendrier à la création du monde en 3760 avant notre ère. Ces différences étaient déjà bien connues mais Sylvia Chiffoleau ne se limite pas à en rappeler les termes principaux, elle en montre de manière très concrète les évolutions dans le temps, les interrelations, parfois la concurrence, le plus souvent les usages parallèles, voire parfois hybrides, et cela jusqu’au XXe siècle.
À cela s’ajoute les pratiques des voyageurs, en particulier des pèlerins allant chaque année à La Mecque selon le calendrier lunaire, mais aussi des marchands caravaniers qui dès le Moyen Âge mesurent les distances parcourues en jours de marche, parfois en mois lunaires, puis beaucoup plus tard de tous les acteurs engagés dans les nouvelles relations commerciales à longue distance, appuyées sur le calendrier grégorien et des horaires assez précis permis par l’usage nouveau des montres et des horloges mécaniques, de l’Égypte avec l’Angleterre, la zone méditerranéenne et l’Inde, ou de Beyrouth et de la Montagne libanaise avec la France.
Sylvia Chiffoleau décrit ensuite avec minutie les rythmes de la vie urbaine, des rythmes de travail alanguis des souks aux rythmes plus structurés de l’éducation, des services de santé, de l’administration puis, plus récemment, des services de communication et de transport : poste puis télégraphe et téléphone ; trafic portuaire puis train et tramway.
Tout cela est accompagné d’analyses très précises concernant la science musulmane de la mesure du temps (Ilm al-miqât), développée dès le Moyen Âge sur des bases héritées de la Mésopotamie et de la Grèce, science qui visait à établir avec précision les horaires des cinq prières quotidiennes, la direction de La Mecque et le calendrier lunaire, mais aussi la fabrication et la diffusion d’innombrables calendriers, almanachs et tables de concordance entre les différents systèmes, puis plus tard la construction de garde-temps, d’horloges et finalement de montres qui se diffuseront à partir du XIXe siècle.
Enfin, elle restitue avec beaucoup de soin les différentes interventions des États depuis la période moderne qui ont tous eu une influence déterminante sur les calendriers et les découpages horaires, tout d’abord celles de l’Empire ottoman dans toute sa diversité, puis celles des colonisateurs britanniques en Égypte, Palestine et Irak, et français au Maghreb ou dans le mandat libano-syrien, enfin, d’une manière plus rapide à la fin du livre, celle des États épris de modernisation ayant récupéré leur souveraineté après la Seconde Guerre mondiale.
On regrettera – mais Sylvia Chiffoleau est la première à le remarquer – la quasi-absence de point de vue subjectif sur le temps, les sources concernant cet aspect étant, nous dit-elle, peu nombreuses. La littérature et la poésie, si importantes dans le monde arabe, auraient certainement pu être mises à contribution mais cela aurait demandé une autre recherche qu’il n’était peut-être pas possible d’engager en même temps que celle qui a été réalisée avec succès. En dépit de cette faiblesse, cette étude a déjà le grand mérite de rendre sensible et compréhensible l’hybridation extrêmement fréquente des expériences temporelles, qui peuvent tout à fait allier les cycles lunaires, mais aussi parfois solaires pour les chrétiens et les juifs, de la religion et des fêtes, les cycles solaires de l’agriculture et de la vie quotidienne, les horaires souples et variables selon les saisons du travail dans les champs ou dans les souks urbains, et les horaires plus réguliers et plus stricts des nouveaux moyens de transport comme le bateau à vapeur ou le train, des usines, des écoles, des établissements de santé ou des administrations.
Pour finir, il faut souligner un dernier point fort de ce livre. Sylvia Chiffoleau a réussi à y croiser, sans jamais qu’on s’y perde, cette grille sociologique avec un point de vue géographique qui lui permet de nous donner des éclairages très bienvenus sur plusieurs théâtres assez distincts. Pour ne citer que les principaux : le Maghreb avec, encore tardivement, un « temps clivé » entre tradition et influence française ; l’Égypte, « laboratoire » innovant dès le début du XIXe siècle ; le Liban marqué par le développement du port de Beyrouth et des échanges à longue distance, l’essor de la production de la soie dans la Montagne et l’influence de l’éducation par les missionnaires chrétiens ; l’Empire ottoman, ses différentes réformes et ses difficultés pour tenter de tenir ensemble des traditions et évolutions extrêmement diverses ; enfin, même si les analyses se font alors moins détaillées, les Bédouins et les villes de la péninsule arabique, de Syrie et d’Irak.
Au total, un livre extrêmement bien documenté et construit, aujourd’hui unique en son genre et qui fera date.

