Les modes de pouvoir se sont transformés

Pascal Michon
Article publié le 1er avril 2010
Pour citer cet article : Pascal Michon , « Les modes de pouvoir se sont transformés  », Rhuthmos, 1er avril 2010 [en ligne]. https://www.rhuthmos.eu/spip.php?article3290

Cet entretien a été mené par Olivier Doubre pour la revue POLITIS et a paru pour la première fois le 6 septembre 2007.

 

Olivier Doubre : Pour analyser le monde contemporain, votre travail donne une large place à la notion de rythme, pourtant assez peu fréquente en philosophie. Pourquoi et comment l’utilisez-vous ?

 

Pascal Michon : Je pars en fait du constat que le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui est radicalement différent de celui de la période qui allait de 1945 à environ 1990. Quelque chose a incontestablement changé. Aussi, les outils, les paradigmes de recherche ou les modes de pensée, qui avaient été développés pour comprendre le monde tel qu’il était alors et lutter durant cette période, ne sont plus opérationnels aujourd’hui. Cette nouveauté du monde exige donc, selon moi, une conversion intellectuelle avec des concepts franchement nouveaux. Je pense donc que ceux qui réfléchissent au monde contemporain à partir des questions du passé se trompent, ou du moins ne peuvent pas vraiment avancer. En effet, ils veulent penser un monde nouveau, que je qualifie de « fluide » mais qui est en même temps sillonné de conflits et de failles, avec des concepts forgés pour un monde qui était systémique, organisé, composé de grands blocs, donc qui était relativement stable. Certains tentent ainsi d’appliquer coûte que coûte la notion de système, alors qu’elle s’applique pourtant mal au monde qui est le nôtre ; d’autres au contraire exagèrent dans l’autre sens en proposant une lecture d’un monde où tout serait désormais liquide à l’extrême. Pour ma part, je propose de repartir de la notion de rythme, entendue dans un sens très large, puisque je ne la conçois pas simplement comme une répétition et une alternance de temps forts et de temps faibles reliés de manière arithmétique, mais plutôt comme une « manière de fluer ». En partant du rythme, je crois qu’on peut percevoir la question de l’individuation (singulière et collective) actuelle et le phénomène du pouvoir à la fois dans leurs aspects dynamiques mais aussi formelles. Le rythme est ainsi une forme du mouvement…

 

Qu’entendez-vous par « manière de fluer » ?

 

Pour moi, les individus, aussi bien singuliers que collectifs, n’existent pas par eux-mêmes, avant les processus dans lesquels ils sont engagés. Ils se définissent, se construisent et se déconstruisent constamment dans les processus ou les interactions dans lesquels ils sont impliqués. Je pense donc que, pour essayer de définir les individus aujourd’hui, il nous faut partir de la notion d’individuation, et non pas partir des individus, pour ensuite tenter de bricoler une théorie de l’individuation. Avec le terme « fluer », j’entends partir, comme disait Gilles Deleuze, du « milieu », c’est-à-dire du processus, et de la temporalité dans laquelle ils s’intègrent. Ce que je souligne est que cette temporalité n’est pas simplement chaotique et qu’elle ne signifie pas simplement dispersion : il y a toujours des individus.

 

Quels les enjeux actuels que la notion de rythme vous permet-elle de mieux appréhender ?

 

Si on regarde le monde contemporain, il me semble qu’on est d’abord frappé par la transformation des modes de pouvoir et d’assujettissement. En observant les formes de maintien des pouvoirs de l’État – il serait naïf de penser à une disparition complète des États, on voit évidemment d’un côté un affaiblissement des pouvoirs régaliens, donc de leur souveraineté, mais aussi un développement extraordinaire des dispositifs de pouvoir, à la fois sub-étatiques (tels les réseaux ou les groupements de base) et supra-étatiques (les réseaux médiatiques, les multinationales, « l’Empire » comme l’ont appelé Hardt et Negri). C’est pourquoi je me propose de reprendre la question du politique à partir de celle des rythmes, qui organisent la production des individus singuliers et collectifs. La situation nouvelle dans laquelle nous nous trouvons rend nécessaire de reprendre la question foucaldienne des techniques de productions des individus, mais ceci sur de nouvelles bases : on ne peut pas se limiter à reproduire les descriptions de Surveiller et punir  [1] et les analyses du monde disciplinaires. En fait, je crois que Deleuze avait mis le doigt sur quelque chose de juste (même si on peut ensuite contester son diagnostic) : le monde disciplinaire a en grande partie disparu, en tout cas dans les sociétés les plus développées (car il se développe toujours dans les sociétés en voie de développement soumises aujourd’hui à l’industrialisation, telles la Chine ou l’Inde). Dans nos sociétés, ces rythmes ont été remplacés par de nouvelles techniques du corps, du langage et du social : ce sont là les nouvelles manières de fluer de l’individuation, selon de nouveaux rythmes donc. C’est là, selon moi, l’une des questions fondamentales qu’il nous faut aujourd’hui essayer de comprendre qui demeure bien une question foucaldienne, mais réactualisée, adaptée à la situation nouvelle à laquelle nous faisons face.

 

Le panopticon aurait-il donc disparu ?

 

Non, le panopticon n’a pas disparu car la surveillance semble bien avoir toujours de beaux jours devant elle. Mais je crois toutefois qu’on ne peut plus dire que nous soyons dans des sociétés de contrôle. Bien entendu, la surveillance se développe encore aujourd’hui, les caméras et la reconnaissance faciale se propagent, mais il s’agit là selon moi d’un aspect ancien du capitalisme industriel qui perdure. Le nouveau, ce n’est peut-être pas cela : ce qui m’apparaît véritablement nouveau dans le capitalisme tertiaire, médiatique et financier dans lequel nous sommes rentrés, ce sont plutôt la façon dont il organise aujourd’hui les processus d’individuation. C’est-à-dire les rythmes de production des individus singuliers et collectifs. La notion de surveillance en elle-même n’explique rien : elle ne permet pas de comprendre comment de nos jours on produit des individus, elle ne permet de comprendre que la façon dont on les surveille. Or avant de les surveiller, il a bien fallu les produire. C’est pourquoi je m’intéresse d’abord à leur mode de production, et donc aux rythmes de cette production. Reprendre cette question foucaldienne signifie donc de comprendre comment ces nouvelles techniques disciplinaires ont été remplacés – je l’ai déjà dit – par des nouvelles techniques du corps, du langage et du social. Ce qu’on remarque aujourd’hui est que celles-ci se présentent souvent de manière non-autoritaire. Par exemple, les nouvelles façons de gérer les entreprises intègrent la diminution des rapports hiérarchiques, une autonomie plus grande des acteurs qui travaillent en équipe. Le pouvoir aujourd’hui est donc plus subtil, moins autoritaire, mais sans doute plus puissant car moins visible. Aussi l’enjeu au début du XXIe siècle est-il de comprendre ces nouvelles techniques d’assujettissement, de production des individus singuliers et collectifs, là où se situe la nouveauté du pouvoir réel aujourd’hui, même si cela ne veut pas dire que les formes anciennes de pouvoir (comme la surveillance ou la discipline) aient totalement disparu. Roland Barthes, dans son premier cours au Collège de France, a dit : « ce que le pouvoir impose avant tout, c’est un rythme, de toute chose, de vie, de temps, de pensée de dicours ». Une des questions que je me suis posées dans ce livre est de savoir ce que peut être un bon rythme : c’est un rythme qui permet de développer la démocratie et l’individuation singulière et collective. On est aujourd’hui dans une société encore plus « ouverte » que celle à laquelle Karl Popper pensait, qui transcende non seulement les limites nationales, les limites de groupe, les limites de classe, mais aussi les limites de génération et même de siècle.

 

Vous employez sans cesse le terme d’ « individus singuliers et collectifs ». Pourquoi ?

 

Les sciences sociales et la philosophie sont constamment déchirées par la nécessité de se mettre, soit du côté de l’individu (ou des individus en interaction), soit du côté d’une totalité, qu’elle soit de classe, sociale, d’une communauté, d’une tradition, etc… Je crois précisément que la notion de rythme permet de casser ce dualisme, cette opposition, et que l’on peut essayer de penser les deux à la fois. En fait, il n’y a jamais production d’un individu singulier en dehors de la production simultanée d’un groupe, et vice versa. Il faut donc plutôt dire que l’on a affaire à des aspects d’un processus, que l’on observe du point de vue du singulier ou du collectif. Or, en réalité, c’est là toujours le même processus dont nous abstrayons une partie, que nous divisons en deux. C’est selon moi l’apport fondamental de cette notion de rythme, qui permet donc une lecture beaucoup plus globale et beaucoup plus riche, en tenant ces deux facettes ensemble.

 

Une des ambitions de votre travail est de renouer avec une pensée véritablement critique face au monde contemporain et à l’hégémonie néo-libérale en place aujourd’hui. Et vous dénoncez parallèlement la pauvreté de la pensée critique actuellement, en particulier en France, accaparée par une « génération de disciples et d’héritiers »

 

En effet, l’état de la gauche me désole, non seulement de la gauche politique et militante, mais surtout de la pensée de la gauche, de la pensée critique. Je crois que celle-ci s’est considérablement affaiblie durant ces vingt dernières années. On fait toujours référence à l’effondrement des modèles marxistes et des modèles de pensée que le marxisme structurait. Or, ce qui me frappe aujourd’hui, c’est plutôt l’affaissement de la pensée héritière de la gauche non marxiste, depuis Foucault et Deleuze jusqu’à Bourdieu en passant par Barthes. Il me semble que cet affaissement tient au moins à trois raisons. La première, c’est que les disciples de ces grands penseurs contestataires des années 1960-1970 appliquent leur pensée de manière mécanique, universitaire, quand ce n’est pas de manière cyniquement contraire aux intentions de ces penseurs. On maintient ainsi des objectifs de lutte contre les systèmes, les États-nations ou encore les disciplines, alors que les systèmes ont pour une grande part explosé, que les États-nations, s’ils n’ont pas disparu, sont bien affaiblis, et que les disciplines ont pour beaucoup disparu. Le résultat est de promouvoir une politique et une éthique (fondées sur les seuls droits des individus singuliers), qui ne sont en rien critiques par rapport au monde actuel et même qui sont plutôt en accord avec les principales valeurs du monde fluide que tente d’imposer le capitalisme mondialisé. La deuxième est que les bases matérielles de la pensée critique font défaut : l’édition, les médias, l’université, les institutions de recherche sont largement dominées par une génération d’héritiers. Ceux-ci ont reçu leur pouvoir dans les années 1970-1980 et, contrairement à leurs aînés dont ils ont reçu le pouvoir et qui avaient reconstruit un monde en ruine après 1945 en fondant ou en refondant de nouvelles institutions de recherche (telles le CNRS fondé en 1939), en ouvrant la pensée à l’innovation, au croisement des savoirs, ces héritiers ont peu fait par eux-mêmes. De là découle une attitude de rentiers qui déteste l’innovation, et dont le plus grand souci est de tuer dans l’œuf toute pensée critique qui pourrait remettre en question leurs positions, leur pouvoir et les bénéfices qu’ils en tirent. Enfin, une troisième raison est, je crois, que de nombreuses stratégies ont été mises en place pour minorer au maximum les effets critiques des pensées des années 1960-1970. Cela a commencé dans les années 1980 par une lutte frontale, par exemple lorsque Foucault a été soumis à une critique virulente de la part de la droite libérale. Cela a continué durant la décennie suivante avec une espèce de phagocytage académique par lequel Foucault, Deleuze et d’autres sont devenus des objets de thèses, de recherches académiques. Je ne dis pas que tous les travaux sur ces penseurs sont sans intérêt – il y en a même d’excellents – mais, bien souvent, cela a eu pour effet de soutirer l’aspect dynamique et critique de ces auteurs pour ne retenir que des structures et des systèmes de pensée qui sont quasiment obsolètes aujourd’hui. Une autre stratégie a eu lieu avec le retournement de la pensée de ces auteurs. Par exemple, lorsque des intellectuels ex-foucaldiens ont utilisé Foucault pour faire l’apologie du néo-libéralisme, tel François Ewald ou Blandine Barret-Kriegel. Enfin, une dernière stratégie a été celle d’une production de nouvelles normes de production du savoir : au lieu de l’ouverture, des parcours transversaux, de la transdisciplinarité, de l’intérêt pour la théorie elle-même, de la contestation de l’ordre en cours et de la créativité conceptuelle, on a aujourd’hui une constellation qui réunit une spécialisation extrême, une ignorance quasiment totale des autres disciplines mêmes les plus proches, l’accent mis sur des enquêtes de terrain extrêmement limitées, un empirisme radicalisé, une approbation positiviste du monde et une répétition académique du passé. C’est là une caractéristique grave de la pensée française depuis de longues années. Heureusement, la situation n’est pas partout la même, que ce soit aux États-Unis, mais aussi chez nos voisins européens, comme l’Allemagne, l’Espagne ou l’Italie… Je crois qu’il est aujourd’hui important de combattre ce triste état de fait chez nous.

 

Les rythmes du politique. Démocratie et capitalisme mondialisé, Pascal Michon, Editions Les prairies ordinaires (206 Bd Voltaire, 75011 Paris), 320 p.

Notes

[1M. Foucault, Paris, Gallimard, 1975, coll. « Tel »

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