Ce texte a déjà paru dans P. Petitier et G. Séginger (éd.), Les Formes du temps. Rythme, histoire, temporalité, Strasbourg, Presses Universitaires de Strasbourg, 2007, pp. 403-409.
Quel que soit l’objet auquel il s’applique – la poésie, la narration, la musique, le corps, la société, le temps, les périodes historiques, etc. – le rythme est aujourd’hui couramment défini comme une série de temps forts et de temps faibles, organisée suivant des proportions arithmétiques. De ce point de vue, le rythme constitue la forme métrique d’un processus ou d’un mouvement, il est un métron. Dans un article célèbre [1], Benveniste a montré que cette valeur nous venait de Platon qui, dans le Philèbe, le Banquet et les Lois, a réinterprété une notion grecque traditionnelle pourvue d’un sens assez différent. Pour tous les penseurs présocratiques, et même encore chez les tragiques (Eschyle, Sophocle, Euripide) et les prosateurs du Ve siècle (Xénophon), rhuthmos voulait dire « la forme distinctive, l’arrangement caractéristique des parties dans un tout ». Plus profondément encore – rhuthmos étant formé à partir du verbe rheo (couler) – la notion signifiait « manière particulière de fluer ». Platon, en appliquant la notion de rythme au déroulement de la musique et de la danse, l’a défini comme un retour arithmétisable de repères identiques et il a engagé la dynamique intellectuelle à cause de laquelle l’antique signification a été perdue au profit de celle que nous connaissons aujourd’hui [2].
Enjeu théorique : la critique du rythme comme mètre
Il semble que le premier enjeu de la réflexion sur le rythme aujourd’hui est de se débarrasser de cette définition métrique et de revenir, par un retour créateur indispensable, à sa valeur pré-platonicienne. Bien sûr, il est tout à fait licite d’utiliser la notion de rythme dans son acception traditionnelle, nul n’a tort, s’il persiste à le faire. Nous voudrions simplement montrer les risques que cet usage fait courir à la pensée et les avantages que l’on aurait, au contraire, à reprendre l’ancien usage grec.
Telle qu’elle est utilisée couramment, la notion de rythme est déspécifiante et déshistoricisante [3]. Elle vaut tout autant pour les mouvements cosmiques que pour ceux des hommes : on parle du « rythme des saisons » comme des « rythmes urbains » ; on compare, à l’instar de Hugo, les « rythmes de la foule » à ceux de « la houle ». Dans des versions plus contemporaines de la même vieille idée, on passe sans transition des « rythmes poétiques » aux « rythmes de l’être ». Par ailleurs, la notion courante de rythme permet de se référer aux mouvements des hommes, en tant que collectivité, d’une manière analogue à ceux qui sont propre à l’homme en tant qu’espèce biologique : au « rythme cardiaque » répond le « pouls de la ville » ; les « rythmes de la violence sociale » renvoient aux « rythmes de la dépression et de l’exaltation paranoïaque ».
Dans l’un et l’autre cas, la nature et l’histoire sont mises en continuité et, sans que l’on s’en aperçoive, toute une anthropologie, toute une politique, s’insinuent dans la réflexion. La société et les individus sont soumis à la loi du nombre – étant entendu que le nombre est ce qui, chez Pythagore, puis chez Platon, unifie le macrocosme et le microcosme. L’ordre social est pensable seulement en termes d’ordre arithmétisable et l’individuation est finalement conçue à travers une grille intellectuelle qui va à l’encontre de son libre développement. Cela explique que Platon ait été à la fois l’inventeur de la notion métrique de rythme et le premier critique implacable de la démocratie. Et ce n’est pas un hasard non plus si ces deux mouvements se sont accompagnés d’une exclusion des poètes hors de la Cité projetée. Nous reviendrons sur ce point.
Redonner à la notion de rythme son acception pré-platonicienne permet de sortir de ces difficultés. En redéfinissant le rythme comme « manière particulière de fluer », on produit un concept qui n’exclut pas l’acception actuelle mais l’englobe dans une définition plus compréhensive. Loin de supprimer la notion courante du rythme, elle l’insère dans une définition plus large. De ce nouveau point de vue, le mètre est bien une manière de fluer mais il n’en est qu’une parmi d’autres. Contrairement à sa prétention universaliste, le rythme-mètre ne décrit que certains phénomènes d’organisation du mouvant. Il laisse de côté de nombreuses autres formes qui participent, elles aussi, de cette organisation : les oscillations entre deux pôles, les régulations sans règle, comme celles du Yin et du Yang dans la pensée chinoise, le système signifiant d’un texte littéraire, au sens de Meschonnic, etc. [4] Le rythme-manière-de-fluer permet de décrire toutes ces formes sans les subsumer sous un concept lié au nombre et, donc, de conserver leur spécificité. Il rend possible de penser une anthropologie, fondée sur une radicale historicité, et de développer une politique qui ne soit plus seulement, si l’on nous permet le jeu de mot, une « métrise ». Il permet, enfin, de rendre à la pratique artistique et tout particulièrement à la pratique littéraire le rôle social qui lui revient.
Enjeu socio-politique : la critique des rythmes du monde fluide
Les avantages que nous aurions à reprendre l’acception pré-platonicienne de la notion de rythme sont donc très nombreux et, pour la plupart encore à explorer, mais pour éviter de verser dans un discours trop général, nous voudrions montrer les conséquences de ce changement de conception, en ce qui concerne notre pratique de sociologue et philosophe du monde contemporain. Car, à notre avis, c’est l’un des enjeux les plus importants du concept de rythme aujourd’hui : il nous permet de mieux comprendre et donc de critiquer à meilleur escient le nouveau monde qui vient de se former.
Plus ou moins confusément, nous savons tous que nous venons de pénétrer dans une ère historique qui n’a plus grand chose à voir avec celle que nous avons connue entre 1945 et la dernière décennie du XXe siècle. À un monde, relativement stable, organisé comme une série de systèmes emboîtés les uns dans les autres, s’est substitué un monde fluide. Les principaux moments qui ont jalonné cette métamorphose sont connus : au niveau international, la production et la consommation ont été mondialisées, les barrières économiques levées, les blocs ont disparu, l’ONU a été mise en question. Des réseaux de transport, de télécommunication, de tri et de stockage de l’information, enserrent désormais de leur rets l’ensemble de la planète. Au niveau national, les états se sont libéralisés, le travail a été réorganisé en réseaux, la famille traditionnelle a dû accepter des recompositions périodiques et les individus faire montre de nouvelles capacités d’engagement et de dégagement de plus en plus rapides.
Mais ces différentes facettes de ce qu’il est convenu d’appeler la mondialisation se laissent difficilement intégrer dans une conception qui fasse sens. Le nouveau monde est le plus souvent compris dans les termes d’une logique réticulaire qui s’inspire, pour une part, des modèles techniques télématiques, pour une autre de modèles économiques néo-libéraux, pour une autre encore de modèles philosophiques heideggériens ou deleuziens plus ou moins bien assimilés. Or, toutes ces approches butent sur le même problème : elles considèrent finalement que le monde actuel est un monde sans forme, un monde liquide traversé de flux erratiques, un monde où le pouvoir est à la fois partout et nulle part. C’est pourquoi, elles oscillent entre une apologie de l’ouverture économique et technique et la dénonciation d’un nouveau totalitarisme systémique. Pour les uns, le nouveau monde serait l’univers de tous les possibles, de la liberté de l’individu et du développement démocratique ; pour les autres, au contraire, il constituerait un monde définitivement clos, un monde d’oppression et de déclin inexorable de la liberté.
Prendre le rythme, comme manière de fluer, permet de jeter une lumière nouvelle sur ces débats. Si le monde a bien subi une certaine fluidification, cela n’implique en rien que toute forme y ait disparu ; nous sommes simplement incapables de les reconnaître – et partant de les juger –, du fait de l’inadéquation des concepts de structure, de système ou d’individu, hérités de la période précédente. Le concept de rythme permet de les faire réapparaître, comme manières d’organiser l’individuation psychique et collective – et cela aussi bien au niveau de la société, des corps que du langage. Aujourd’hui, le monde n’est plus agencé sous forme de systèmes emboîtés définissant l’individuation de manière relativement stable, il n’est pas non plus un vaste océan où les individus auraient la fugacité et l’inconsistance de tourbillons virevoltants dans le courant. Grâce à ce nouveau concept de rythme, il est possible de montrer comment le monde fluide est organisé et, en même temps, la qualité variable de ces formes d’organisation du point de vue de l’individuation.
Si, par exemple, nous nous arrêtons un instant sur les rythmes qui organisent la vie dans les entreprises, nous observons les choses suivantes : grâce aux réseaux informatiques locaux, les alternances entre réunions et travail personnel ont laissé la place à une interactivité permanente. Les rythmes de la vie interne de l’entreprise, qui y constituaient traditionnellement l’une des formes fondamentales de l’individuation, ont donc été lissés, ce qui a eu pour effet d’émanciper en partie les employés de leur hiérarchie mais, également, de les soumettre à une exigence de réactivité et de disponibilité personnelles beaucoup plus grande. De leur côté, les corps ont été libérés des anciens rythmes tayloristes et des tâches répétitives, notamment du travail à la chaîne (pas partout malheureusement) mais les esprits ont été assujettis dans le même temps à des obligations d’attention psychique et cognitive tout aussi éprouvantes. Enfin, la pratique langagière, où dominait le modèle du code et de l’écrit, a été soumise à un modèle oral et contractualiste, ce qui l’a simultanément libérée des pesanteurs bureaucratiques et soumise à la précarité des rapports oraux [5]. D’une manière générale, dans le monde du travail, les rythmes sont devenus moins contraignants et plus lâches à la fois, c’est-à-dire d’une certaine manière plus libres mais aussi moins individuants, en tout cas au sens fort de ce terme. De nouvelles « formes douces de domination » se sont simplement mises en place, au gré d’une dissolution des formes d’individuation collective anciennes et d’une responsabilisation accrue de chacun [6].
Des phénomènes analogues se sont manifestés au niveau des États, en particulier des États démocratiques. Avec la baisse de la participation populaire et la constitution d’oligarchies repliées sur elles-mêmes, les alternances élection/sujétion qui y organisaient la production des individus psychiques et collectifs ont perdu une grande part de leur signification traditionnelle. Comme une compensation dérisoire, de nouvelles alternances sont apparues à travers la multiplication de rassemblements festifs ou sportifs totalement dépolitisées. De leur côté, les manières de fluer des corps ont bénéficié du rejet des formes disciplinaires, décrites autrefois par Michel Foucault mais la corporéité aujourd’hui produite, en particulier dans ces rassemblements à travers un usage massif des musiques électroniques, possède toute la plasticité qu’exige le nouveau monde fluide. Le corps discipliné par les schèmes mécaniques a laissé la place à un corps techno, invertébré et fluide. Enfin, sur le plan langagier, il est clair que les États tirent désormais une part essentielle de leurs forces des rythmes à basse tension qu’ils diffusent à travers les médias de masse, la télévision, mais aussi l’Internet. Ces médias imposent des modes de signifiance morcelés, sans différence de potentiel interne, pauvres en capacités d’individuation. La société et le monde sont désormais interprétés sur un mode binaire, à travers des thématiques simplistes, comme « la guerre des civilisations » ou « la violence dans les banlieues », mais aussi une réduction analytique de l’information à des données, à la fois multipliées à l’infini et déconnectées les unes des autres. Le langage prend un rythme de plus en plus asthénique qui tend, là encore, à gêner toute entreprise d’individuation forte.
On le voit, le concept de rythme comporte donc des enjeux politiques importants. Il permet une analyse fine des réalités actuelles et montre que le choix n’est pas entre une liberté inconditionnée et une domination globale et anonyme. Il suggère au contraire que l’avenir de nos démocraties dépend, en grande partie, de notre capacité à trouver les rythmes qui permettront une individuation psychique et collective plus satisfaisante. Nous ne pouvons revenir en arrière, au temps des systèmes et des structures, mais si nous laissons le monde se liquéfier complètement, il y a fort à parier que des réactions brutales se produiront et que des formes de rerythmisation autoritaires apparaîtront, comme on commence à le voir, avec la recrudescence du nationalisme et du fondamentalisme religieux.
Enjeu éthique : la critique de l’asthénie rythmique
Il reste qu’une telle politique, pour être acceptable, doit encore se doter de critères éthiques. Cette remarque nous mène au troisième et dernier enjeu que nous voulions évoquer dans cet exposé : le concept de rythme permet de redonner à la littérature et aux études littéraires une dimension éthique qu’on leur a de plus en plus souvent refusée, durant ces dernières années, alors qu’à l’inverse, la littérature et son étude permettent de donner un contenu éthique plus précis au concept de rythme.
En l’absence de théories politiques et sociales adaptées à la nouveauté de l’univers dans lequel nous venons d’entrer, la littérature est probablement la seule pratique signifiante à pouvoir proposer des critères suffisamment fermes à la lutte, de plus en plus nécessaire, contre l’asthénie rythmique qui s’est imposée au gré de la mondialisation. Par nature rebelle à toute arythmie, elle constitue en elle-même une critique de la rationalité arithmétique et analytique qui domine le monde digitalisé contemporain. Elle est également une source permanente de nouvelles formes de vie dans le langage, alternatives à cette rationalité et aux formes d’individuation qui lui sont indexées ; d’où l’importance de son étude pour tout projet pratique.
Dans une de nos dernières publications, nous avons donné quelques exemples de cette puissance critique et utopique de la littérature, en nous appuyant, surtout, sur l’analyse de l’œuvre de Baudelaire, proposée par Walter Benjamin [7]. Le flâneur, qui en constitue la référence centrale, représente le modèle même de l’homme moderne, de l’homme dérythmé par l’activité ininterrompue de la grande ville, happé par les tourbillons de la marchandise et de l’information. Or, la poésie baudelairienne, en particulier les poèmes en prose, constitue une critique du mode d’expérience à la fois abîmée et ouverte, qui caractérise ce nouveau type social. Elle lui oppose une utopie des corps-langages d’où seraient bannis, à la fois, les nécessités du mètre, liées au monde traditionnel et au sacré, et le hasard nouveau propre au marché. Elle invente les rythmes signifiants d’une société encore à venir, entre le retour périodique du même et la liquidation de toute forme.
Aujourd’hui, même si l’on se lamente sur la « dévalorisation de la littérature » [8], celle-ci nous semble toujours une pratique essentielle dans la lutte contre l’asthénie du sens, contre l’insignifiance croissante de la signifiance, dont on observe le développement au niveau des médias, des entreprises comme des États. La littérature fait la critique des aspects analytiques et probabilistes du monde technique et capitaliste, ce que ne font, pour le moment, ni la philosophie ni les sciences sociales. C’est pourquoi sa connaissance, en particulier sous ses aspects rythmiques, qui est souvent considérée par ces dernières comme marginale, doit être replacée au centre des réflexions sur la société. Loin d’être un simple objet de jouissance esthétique, une consolation pour une vie désenchantée, un moyen de distinction ou même une ouverture à la venue de l’être, la littérature révèle l’état d’une société tout en pointant vers ses formes d’individuation futures. Elle en est le tableau et l’anticipation rythmiques.

