Pourquoi les sciences sociales manquent de rythme

Pascal Michon
Article publié le 6 janvier 2010
Pour citer cet article : Pascal Michon , « Pourquoi les sciences sociales manquent de rythme  », Rhuthmos, 6 janvier 2010 [en ligne]. https://www.rhuthmos.eu/spip.php?article3292

Cette interview a déjà paru dans la revue Sciences humaines, n° 165, oct. 2005, pp. 38-41.

 

Pour comprendre la nature des sociétés contemporaines, ni monde systémique ni simple ensemble de réseaux, il faut s’intéresser à la manière dont sont agencés les rythmes de la vie sociale. Derrière cette approche, une conviction forte : qui donne le rythme a le pouvoir.

 

Le monde que nous avons quitté était construit comme une série de systèmes emboîtés les uns dans les autres : système de sécurité collective, blocs, États-nations, entreprises, familles, individus constituaient les différents étages d’une réalité ferme­ment organisée. Celui dans lequel nous venons d’entrer est d’une tout autre nature. Aux formes relativement stables du deuxième XXe siècle ont succédé des organisations fluides et ouvertes. La mise à l’écart de l’ONU, la fin de la guerre froide, la mondia­lisation économique, la libéralisation des États, les nouveaux modes de production, le délitement de la famille traditionnelle et les errances individuelles ont fait apparaître un monde totalement nouveau.

 

La représentation la plus commune aujourd’hui pour tenter de rendre compte de cette mutation s’appuie sur la notion de « réseau ». Sous l’influence des nouvelles techni­ques de transport, de télécommunication et de traitement de l’information, du fait également des politiques économiques suivies depuis les années 1980, le « monde systémique » d’autrefois aurait cédé la place à un ensemble de réseaux reliés les uns aux autres de manière plus ou moins lâche. L’individu postmoderne, la famille recomposée, l’entreprise ouverte, le nouvel État néo-libéral et l’Empire lui-même, selon l’expression de Hardt et Negri, se présenteraient désormais comme des nuages de connexions en perpétuelle mutation [1].

 

Les promoteurs de cette représentation ont certes raison d’affirmer que, du fait de cette transformation, les notions de structure et de système, fonda­men­tale­ment liées à la stabilité du monde ancien, sont aujourd’hui périmées. Mais la notion de réseau, avec son antisysté­misme sommaire et sa logique floue, n’apporte guère plus de lumière. Trop techno-détermi­niste, trop portée à croire aux prétentions d’ouverture et de libre dévelop­pement émises par le nouveau monde lui-même, elle est incapable d’expliquer les formes inédites qu’y prend désormais le pouvoir. Dissous dans les nuées reticulaires, celui-ci semble partout et nulle part – et l’Empire qui vient de surgir une simple nappe capitalistique mondiale.

 

S’il est vrai que le monde a subi une certaine fluidification, cela ne signifie pas, en effet, que toute forme y ait disparu dans le grand tourbillon de la marchandise et de l’information. Non seulement des organisations anciennes, comme l’État-nation ou la famille traditionnelle, perdurent contre vents et marées, mais des formes moins visibles et tout aussi prégnantes façonnent les individus psychiques et collectifs les plus engagés dans le processus de désystématisation. Ces formes dirigent les mouvements par lesquels les individus sont produits, elles organisent leur individuation dans le temps et le pouvoir consiste de plus en plus en leur contrôle. Pour comprendre le monde d’aujourd’hui, il nous faut donc introduire un nouveau concept susceptible de rendre compte des organisations du mouvement de l’individuation psychique et collective. Pour le dire d’une autre manière, nous avons désormais besoin du concept de rythme.

 

Cette proposition pourra sembler surprenante, voire mystérieuse, au lecteur contemporain. Pourtant, l’interrogation sur les rythmes de l’individuation n’est pas nouvelle. Elle a été un objet de préoccupation constant chez nombre d’auteurs des années 1890-1950, confrontés eux aussi à une fluidification brutale de leur monde, que ce soit en sciences humaines (Durkheim, Tarde, Simmel, Mauss, Evans-Pritchard, Granet, Freud, Kracauer, Jousse), en philosophie (Bergson, Bachelard, Adorno) ou en poétique (Claudel, Valéry, Mandelstam, Benjamin). Après une éclipse d’une trentaine d’années, pendant laquelle on a eu davantage besoin d’une science des structures et des systèmes que d’une étude des rythmes, elle est récemment réapparue avec vigueur (par exemple chez Meschonnic, Deleuze, Maffesoli ou encore Zerubavel) et il y a fort à parier que le rythme va bientôt se révéler indispensable aux sciences sociales et à la philosophie, voire constituer l’un des piliers principaux du nouveau paradigme théorique dont nous ressentons le besoin.

 

 Rythmes sociaux

Les rythmes de l’individuation peuvent être analysés sur trois niveaux : social, corporel et langagier. Concernant le premier, Marcel Mauss s’est rendu compte, en étudiant la société eskimo, puis plus tard, dans son fameux Essai sur le don, que l’indivi­duation psychique et collective ne se présente pas d’une manière linéaire, homogène et continue, qui serait déterminée par des formes stables et descriptibles synchroniquement. Au contraire, elle suit les alternances de la morphologie sociale. Dans la plupart des sociétés, les périodes assez longues de faible socialité, pendant lesquelles les différents membres de la société jouissent d’une certaine dose d’autonomie, alternent avec des périodes d’interaction beaucoup plus intenses, au cours desquelles ils rentrent dans un processus de refonte et de régénération.

 

Chez les Eskimo du Groenland, comme chez les Kwakiutl de la côte nord-ouest de l’Amérique du Nord, la population connaît ainsi une suite de périodes de dispersion et de concentration très marquées. À la belle saison, les premiers vivent dispersés, par petits groupes familiaux très indépendants les uns des autres. Ils habitent sous des tentes isolées et nomadisent sur d’énor­mes étendues de côtes à la poursuite du gibier et des poissons. Pendant l’hiver, en revanche, toutes les familles se regroupent dans une seule station. Elles habitent dans des maisons en pierre, en peau ou en neige (igloo) resserrées les unes près des autres. Les périodes où la socialité est la plus intense constituent des moments privilégiés pendant lesquels les individus psychi­ques et collectifs sont munis, confirmés ou défaits de leur « personne ». Les échanges plus ou moins agonistiques de don et de contre-don qui en forment le cœur – et dont l’exemple extrême est donné par le potlatch des Amérindiens du Nord-Ouest – sont avant tout l’occasion d’une « reprise » des individus.

 

Marcel Granet prolongera ces analyses sur le plan politique en montrant comment, en Chine, le pouvoir royal s’érige en quelque sorte en je-ici-maintenant à partir duquel l’espace-temps social peut se constituer rythmiquement, comme si l’État se constituait en institutionnalisant, puis en dominant, le fonctionnement rythmique de l’individuation immanent aux sociétés polysegmentaires antérieures. De ce point de vue, les révolutions modernes et les entreprises démocratiques sur lesquelles elles ont finalement débouché, semblent avoir constitué des tentatives, plus ou moins réussies, pour inverser une dyna­mi­que politique immémoriale et faire dépendre à nouveau les rythmes du pouvoir des rythmes de la société.

 Rythmes corporels

La dimension corporelle des rythmes de l’individuation n’était pas absente des travaux des durkheimiens, mais elle n’est vraiment apparue en pleine lumière qu’avec les investigations d’un autre ensemble de chercheurs, ceux-là plutôt d’orientation méthodolo­gi­que individua­liste, intéressés par les phénomènes de dérythmisation (ou plus précisément de baisse de rythmicité) qui ont commencé à se faire jour dans la deuxième moitié du XIXe siècle.

 

Ces phénomènes tenaient principalement à la diffusion d’un moyen révolu­tionnaire d’interaction : l’argent (Simmel), au développement des grandes métropoles urbaines (Simmel, Benjamin), à l’apparition de nouveaux appareils de repro­duction (Kracauer, Benjamin) et à l’essor des moyens de transport et de communi­cation de masse (Tarde, Tchakhotine). Dans chacun de ces cas, l’innova­tion et la diffusion techni­ques ont entraîné un lissage des alternances morpho­logiques tradition­nelles. L’argent a permis de créer une vie écono­mique indépen­dantes des rythmes de la socialité. Le développe­ment des grandes métropoles modernes a rendu possible de vivre et travailler à toute heure du jour et de la nuit grâce à l’éclairage artificiel et aux équipe­ments urbains. Les appareils de reproduction ont produit en masse des artefacts sans « aura » : des photographies, des reproductions d’œuvres d’art, des films, mais aussi des objets standar­disés, qui ont rempli un monde autrefois peuplé de repré­sentations et de choses, pleines d’une présence acquise dans leur usage rituel. Enfin, les nouveaux moyens de transports et les nouveaux médias ont rendu moins détermi­nants les rassemblements physiques réguliers. Alors que les « personnes » s’étaient depuis toujours constituées dans des moments de co-présence périodiques (culte, marché, cérémonies, fêtes, etc.), les médias modernes, en particulier la presse et la radio, ont rendu possible de transformer les corps-parlants en « citoyen » et en « groupes d’opinion », sans qu’ils n’aient plus à se rencontrer.

 

Tous ces processus ont eu des effets considérables sur les formes d’individuation corporelle, effets qui peuvent être classés en deux catégories. Du côté négatif, la perte des alternances traditionnelles a entraîné une nette altération des formes de la sensibi­lité et de l’expérience vécue (Simmel, Freud, Kracauer, Benjamin), altération qui a facilité la diffusion par les industries taylorisées de nouveaux rythmes corporels mécanisés (Friedmann), et a provo­qué l’apparition de multiples formes de rerythmisation compen­satoi­res, comme dans les nouveaux rassemblements de foule ou les pratiques sportives et politiques des régimes totalitaires (Kracauer, Tchakhotine). Du côté positif, l’efface­ment des alternances a libéré l’action des individus (Simmel) et leur a offert la possi­bilité de se donner à eux-mêmes leurs propres rythmes (Mandelstam, Benjamin). Dans les sociétés massifiées apparues à la fin du XIXe siècle, les corps ont ainsi été soumis à des mutations rythmiques complexes, qui, à la fois, leur ont fait perdre une partie de leurs capacités, en les transformant en proies faciles pour les rerythmisations totalitaires, et leur ont offert des possibilités nouvelles d’indivi­duation, plus démocra­tique. L’expé­rience vécue, le mouve­ment, en fin de compte la corpo­réité elle-même, ont été assujettis à de nouvelles mises en ordre, mais aussi rendus disponibles à une invention rythmique permanente de soi.

 Rythmes langagiers

La dernière dimension des rythmes de l’individuation – la dimension langagière – a été mise en évidence dans deux ouvrages extraor­dinaires, écrits tous deux au cœur de l’expérience totalitaire : le Baudelaire de Walter Benjamin (1938-39) et LTI de Victor Klemperer (1947).

 

Dans son livre, Klemperer se propose de saisir les transformations de l’indivi­duation dans la population allemande des années 1930-1940 à partir de ses discours les plus ordinaires. Or, cette méthode fait apparaître que le dressage systématique des corps, le culte néo-païen du Führer et l’antisémitisme, qui sont aux fondements du nazisme, se sont diffusés au gré d’une invasion du langage quotidien par des formes de signifiance tirées des discours tenus pendant les grands rassemblements politiques et propagées par le régime grâce aux médias de masse. Les rythmes imposés par la Lingua Tertii Imperii à l’expression la plus simple ont permis une mise en condition de la population destinée à l’amener à la guerre et à l’extermination. Le nazisme apparaît ainsi comme une entreprise d’assujettissement radical fondée sur une simplification et une hystérisation des rythmes langagiers de l’individuation.

 

À l’inverse, Benjamin met en évidence le potentiel utopique contenu dans l’œuvre de Baudelaire. Le « flâneur » des années 1840-1860, qui en constitue la référence centrale, représente le modèle même de l’homme dérythmé, simultanément libéré des alternances anciennes par l’activité ininter­rompue de la grande ville moderne et happé par le tourbillon de la marchandise qui tournoie dans les grands magasins et les passages. Or, les rythmes poétiques baudelairiens – en particulier dans les poèmes en prose – travaillent le type d’expé­rience, à la fois dégradée et ouverte, qui caractérise ce nouveau type social. Reflétant par leur aspect heurté les effets négatifs de la dérythmisation en cours, ils construisent simultanément l’utopie d’une « modernité » du langage d’où seraient bannis à la fois la nécessité traditionnelle du mètre et le hasard nouveau propre au marché. À travers ses innovations poétiques, Baudelaire émancipe ainsi les rythmes langagiers de l’indivi­duation des formes signi­fiantes propres à un monde dominé par le sacré, tout en inventant un nouvel ordre sémantique fondamentale­ment étranger aux formes probabiliste et analytique de la communication capitaliste médiatisée par l’argent et les médias.

 Comprendre le nouveau monde fluide

À travers ce bref parcours émergent quelques idées fondamentales pour la compréhension du nouveau monde fluide dans lequel nous venons d’entrer.

 

Dans ce monde, comme dans celui qui s’est mis en place à la suite de la vague de mondialisation de la fin du XIXe siècle, l’individuation est essentiellement organisée par des formes qui, certes, n’ont pas la stabilité des structures ou des systèmes, mais qu’il est possible de décrire, à condition de changer radicalement de point de vue théorique. La production des individus, qu’ils soient psychiques ou collectifs, y dépend de l’organisation des mouve­ments enchevêtrés des groupes sociaux, des corps et des flux langagiers. Elle se définit à travers des rythmes, qu’il faut définir moins comme des successions de temps faibles et de temps forts (sur le modèle platonicien traditionnel) que comme des « manières de fluer » (Benveniste).

 

Aujourd’hui, le pouvoir n’est pas dissous dans les flux et les nœuds de connexions éphémères dont notre monde serait peuplé ; il réside dans le contrôle de ces manières de faire fluer les corps-langages. Dans les entreprises, grâce aux intranets, les alternances entre réunions et travail personnel ont laissé la place à une interactivité permanente. Les corps ont certes été libérés des anciennes injonctions tayloristes, mais les esprits ont été soumis à des prescriptions d’attention et de disponibilité psychiques tout aussi éprouvantes. Enfin, le langage, où dominait autrefois le modèle du code et de l’écrit, a été soumis à un modèle oral et contractualiste.

 

Au niveau des sociétés et surtout de l’Empire, les phénomènes sont plus difficiles à cerner, mais, d’ores et déjà, il apparaît que les États, en particulier les États-Unis, tirent une partie essentielle de leurs forces des rythmes signifiants à basse tension qu’ils diffusent à travers un usage planétaire des médias de masse. Le monde y est désormais interprété sur un mode binaire, à travers la thématique simpliste de la « guerre des civilisations », mais aussi une réduction analytique de l’information à des données (data), à la fois multipliées à l’infini et déconnectées les unes des autres.

 

S’il est clair que nous ne pouvons laisser cette fluidification aller jusqu’à son terme, il n’est pas possible non plus de revenir en arrière dans le monde stabilisé et resystématisé d’autrefois. Il faut donc chercher à redonner rapidement à nos sociétés des rythmes plus tendus, qui y réassurent une individuation psychique et collective démocratique satisfai­sante, faute de quoi il y a fort à craindre que de nouvelles formes d’oppression surgissent en s’appuyant sur des entreprises de rerythmisation autoritaire inédites – comme on commence à l’observer dans les milieux nationalistes ou fondamen­talistes du monde entier.

 

 

ENCADRÉ : De la faible rythmicité des corps au début du XXIe siècle

 

Georg Simmel citait Wagner pour illustrer ses remarques sur la dérythmi­sa­tion des sociétés au XIXe siècle et Kracauer, le jazz commer­cial pour éclairer la rerythmi­sation des années 1920. Le succès grandissant, à partir des années 1980, des musiques fabriquées par ordinateur (techno, jungle, house, etc.) est, quant à lui, un bon révélateur de la mutation de la corporéité contempo­raine.

 

Par leur côté binaire et répétitif, ces musiques sont indéniablement de nouvelles incarnations du vieux métron platonicien. Toutefois, à la différence des formes musi­cales antérieures d’orga­ni­sation du mouve­ment et de la sensi­­bilité, qui conservaient des tempi et une complexité relativement limités, ces nouvelles formes sont fondées sur une accélération sans cesse plus rapide des cadences et une division à l’infini du temps en cellules emboîtées les unes dans les autres selon des proportions arithmé­tiques parfaites. Leur effet est ainsi très différent des musiques du début du siècle dernier. Alors que celles-ci traduisaient dans les corps les contraintes rythmiques nées de la domination du machinisme industriel, ces musiques et les danses qui les accompagnent visent à produire une extase et une transe – favorisées éventuellement par la consom­mation de drogues –, qui inscrivent directement dans les corps la fluidité du nouveau monde. Le corps structuré par les schèmes mécaniques laisse la place à un corps fragmenté et inver­tébré, dont le caractère plastique correspond mieux aux nécessités des formes actuelles d’organisation sociale.

 

Dans nos sociétés, les « corps disciplinés » d’autre­­fois tendent ainsi à être remplacés par des « corps fluides », dont on peut légitimement douter qu’ils acquièrent au gré de cette mutation une quelconque puissance supérieure d’agir. Certes, les modèles rythmi­ques mécaniques et discipli­naires sont en partie abandonnés, mais ils laissent la place à des formes rythmiques faibles et asthéniques, tout aussi domma­geables pour l’individua­tion, qui constituent l’une des bases des nouveaux pouvoirs en formation.

Notes

[1« L’Empire qui vient n’est pas américain et les États-Unis n’en sont pas le centre. Le principe fondamental de l’Empire tel que nous l’avons décrit dans ce livre est que son pouvoir n’a ni terrain ni centre actuel et localisable. Le pouvoir impérial est distribué en réseaux par le biais de mécanismes de contrôle mobiles et articulés », M. Hardt et T. Negri, Empire, Paris, Exils, 2000, p. 463.

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