SOCIOLOGIE – ÉTUDES ARABES – Appel à contribution : Temps et temporalités du monde arabe – XIXe-XXIe siècles

Rhuthmos
Article publié le 2 juin 2011
Pour citer cet article : Rhuthmos , « SOCIOLOGIE – ÉTUDES ARABES – Appel à contribution : Temps et temporalités du monde arabe – XIXe-XXIe siècles  », Rhuthmos, 2 juin 2011 [en ligne]. https://www.rhuthmos.eu/spip.php?article371
Appel à contribution de la Revue Temporalités n° 15 (juin 2012)


Temps et temporalités du monde arabe (XIXe-XXIe siècles), numéro coordonné par Sylvia Chiffoleau et Elisabeth Longuenesse (Ifpo – Institut français du Proche-Orient)


Résumé : Si la question du temps et des temporalités est revenue au centre des interrogations des sciences sociales et humaines, qu’elle a prouvé son caractère heuristique et son actualité, elle n’a jusqu’alors que très peu été mobilisée dans l’étude des sociétés arabes, et dans celle des sociétés non occidentales en général. Ce numéro de Temporalités entend donc ouvrir un nouveau champ d’exploration et de réflexion, de dresser un premier inventaire des travaux interrogeant la notion de temporalité dans l’espace arabe, sur la période contemporaine, soit du XIXe siècle à nos jours. Il a vocation à rassembler des études inédites, mais également des travaux proposant une relecture de certains thèmes au prisme des temporalités.


Argumentaire : Si la question du temps et des temporalités est revenue au centre des interrogations des sciences sociales et humaines, qu’elle a prouvé son caractère heuristique et son actualité, elle n’a jusqu’alors que très peu été mobilisée dans l’étude des sociétés arabes, et dans celle des sociétés non occidentales en général. Dans le monde arabe et musulman, c’est la question de la relation à l’espace, autre donnée anthropologique majeure, qui a été privilégiée. Les travaux sur le temps demeurent rares et orientés essentiellement vers des recherches sur les calendriers anciens ou sur la conception du temps dans la pensée islamique. La question de la production sociale et historique des temporalités, et celle des pratiques et des usages de ces temporalités, demeurent quant à elles quasi inexplorées.


Ce numéro de Temporalités entend donc ouvrir un nouveau champ d’exploration et de réflexion, de dresser un premier inventaire des travaux interrogeant la notion de temporalité dans l’espace arabe, sur la période contemporaine, soit du XIXe siècle à nos jours. Il a vocation à rassembler des études inédites, mais également des travaux proposant une relecture de certains thèmes au prisme des temporalités.


Le monde arabe est riche d’une multitude de computs et de conceptions du temps, issus de la plus haute antiquité puis empruntés au judaïsme, au christianisme et à l’islam. Aux temps religieux dominants s’est greffé un temps imposé par l’État ; l’administration ottomane s’est attaché par exemple à établir une année financière proche du calendrier julien. C’est donc sur une situation déjà fort complexe que viennent se greffer les mutations temporelles liées à l’introduction de la modernité occidentale à partir du début du XIXe siècle. À l’exception de l’Algérie précocement colonisée, ce sont généralement les autorités politiques autochtones, celles de l’Empire ottoman et d’une Égypte quasi-indépendante, qui, en fondant un système administratif moderne, ont fait entrer la région dans une conception du temps empruntée à l’Occident. Avant même l’établissement des réseaux techniques (chemin de fer, télégraphe…), qui ont marqué le moment d’une première accélération du temps, l’édification d’un État moderne, bureaucratisé, avait imposé un temps rythmé par les horaires et compté par l’horloge, notamment dans le système d’enseignement modernisé, dans l’armée, et au sein des nouveaux services administratifs (santé, édilité…). À la fin du XIXe siècle, l’accroissement du contrôle ottoman sur un territoire pratiquement réduit alors aux seules provinces arabes passe encore par une offensive visant à imposer un temps compté, « rationnel » et synchronisé, symbolisé par la multiplication des tours d’horloge dans toutes les villes de l’empire.


Les temporalités vécues ne naissent cependant pas des seuls computs imposés par les autorités politiques et religieuses. Elles émergent aussi des pratiques et des actions menées par les individus et les groupes engagés dans des trajectoires historiques particulières. En ce sens, chaque système culturel produit des régimes de temporalités spécifiques, configurations polymorphes faites de facteurs autochtones et d’emprunts. Une rapide évocation de la structuration du monde du travail permet de s’en convaincre. Le monde arabe n’a connu que tardivement et marginalement la révolution industrielle. Il demeure relativement peu industrialisé, et donc peu touché par l’aliénation du temps par la machine qui a si profondément structuré les temporalités de la modernité en Occident. En revanche, il est demeuré majoritairement rural jusqu’à une date très récente, prolongeant très avant dans le XXe siècle la prégnance des rythmes agraires, perçus comme contraires aux valeurs de progrès défendues par les classes supérieures occidentalisées. Le monde du travail urbain est quant à lui dominé d’une part par l’activité marchande et artisanale, et d’autre part par l’importance du service public et de la bureaucratie, devenue partout pléthorique, qui imprime un rythme moins contraignant que ceux qui prévalent en milieu rural et dans le monde industriel. A cela s’ajoutent les rythmes particuliers de l’univers nomade et pastoral, qui privilégie un temps lignager sur le temps historique. Mais si les régimes de temporalités propres au monde arabe sont certes différents d’une expérience temporelle largement commune en Occident, ils connaissent aujourd’hui des mutations équivalentes dans le cadre de la mondialisation. L’ouverture au marché, le chômage et le recul de l’État providence, notamment, affectent toutes les régions du monde, mais chacune y apporte des réponses particulières.


Par ailleurs, les sociétés arabes sont marquées par de vertigineuses inégalités sociales. L’intrusion de la modernité occidentale a renforcé les clivages en détachant de la masse une élite prête à adopter des modes de vie et des valeurs exogènes. Au tournant des XIXe et XXe siècle, si on exclut les moyens de transport modernes déjà assez largement utilisés, seule ou presque cette élite s’inscrit dans le sentiment de simultanéité né des transformations de l’époque. Ce n’est ensuite qu’avec la télévision, puis plus encore avec l’introduction des NTIC que l’accès à la simultanéité se démocratise. Les clivages sociaux n’en disparaissent pas pour autant, loin s’en faut. La précarité économique et le chômage impriment d’ailleurs une double pression sur le temps : d’un côté la multiactivité, y compris dans les classes moyennes, aliène la quasi totalité du temps des individus à la recherche d’une vie décente, d’un autre côté le chômage, particulièrement répandu parmi la jeunesse, vide le temps de sa substance et fixe les individus dans une attente indéfinie et souvent l’espoir d’un ailleurs fantasmé. Par ailleurs, l’offensive du marché et son offre exponentielle de loisirs conduit à de nouvelles discriminations face à la capacité à se réserver un temps pour en consommer les plaisirs. Néanmoins, qu’elle soit réalisée ou seulement qu’on y aspire, l’existence de ce temps à soi, personnel, choisi, en rupture avec un temps social imposé, permet de mettre au jour l’individu, qui émerge de façon de plus en plus évidente sous la gangue du collectif par lequel on a trop souvent tendance à saisir ces sociétés. Les recompositions récentes de la complexe mouvance islamiste témoignent elles-mêmes de cette individuation, tout comme de la sortie d’une référence exclusive aux valeurs du passé. Enfin le politique est marqué dans la région par la prégnance des pouvoirs autoritaires. A l’inverse de la temporalité propre à la démocratie, inscrite dans l’incertitude et le temporaire liés à l’alternance des échéances électorales, les pouvoirs autoritaires cherchent à se figer dans la longue durée, bafouant ainsi les rêves et les horizons d’attente de leurs populations. Aujourd’hui, les révolutions tunisienne et égyptienne, les mouvements de fond qui agitent depuis lors certains pays de la région, viennent redonner tout son poids à la notion d’événement, qui différencie, de façon aussi rapide qu’inattendue, le passé d’un futur encore incertain. L’accélération dont témoigne l’actualité politique offre ainsi un observatoire passionnant des mutations actuelles des temporalités du monde arabe.


Il s’agira donc ici de repérer les régimes de temporalités propres aux sociétés arabes, et la façon dont elles font face aux mutations actuelles. On peut faire l’hypothèse qu’en raison de la longueur et de la complexité du processus par lequel se sont construites une stratification et une juxtaposition des computs de temps dans le monde arabe, ainsi qu’en raison de l’existence de nombreuses temporalités tant endogènes qu’exogènes, ce champ a été, et continue d’être traversé de multiples effets de concurrence. Les groupes et les individus ont en effet la possibilité de puiser dans un réservoir complexe de références temporelles pour produire, penser et vivre les temporalités de leur quotidien comme celles du politique. Les tensions se manifestent tant au niveau de l’articulation avec la sphère internationale, à travers les oscillations entre aspiration à la mondialisation et replis identitaire, qu’au niveau régional, entre et au sein des différents groupes, communautaires bien sûr, mais aussi, et peut-être de plus en plus, entre groupes sociaux.


Bien des terrains s’ouvrent à l’investigation au prisme des temporalités. Qu’elles ont été, depuis le XIXe siècle, les modalités concrètes d’imposition par l’État d’un nouveau temps compté, notamment à l’école et dans le champ sanitaire ? Comment se sont formés et ont évolué sur le long terme la structuration des âges de la vie et les rapports entre générations ? Quelles sont, encore aujourd’hui, les oscillations du statut de l’enfance, tant en situation économique précaire qu’en situation de conflit ? Quid de la vieillesse et du vieillissement ? Comment se recomposent ces âges de la vie, mais aussi les rapports au futur, à l’incertitude, dans un contexte de retrait de l’État providence ? L’établissement d’un système bancaire et assurantiel privé vient-il réhabiliter, d’une autre manière, les notions de prévision et de sécurité ? Sur quelles bases s’effectue le choix éminemment idéologique des calendriers, du week-end et des fêtes ? Comment se constituent les mémoires collective et individuelle, et celle de l’historiographie ? Quels sont les ressorts qui ont conduit certains groupes islamistes, jusqu’alors massivement perçus comme attachés à une nostalgie du passé, à recevoir la qualification de born again, qu’ils partagent désormais avec certains mouvements évangéliques ? Que doivent les révolutions actuelles à l’impact grandissant de la simultanéité lié à la diffusion des NTIC, et peuvent-elles donner lieu à un futur reconstruit et à l’innovation politique ? Face au processus d’accélération qui affecte le monde aujourd’hui, a-t-on encore le temps, ou qui a encore le temps dans les sociétés arabes ? Dans un univers confronté au risque (conflictuel, économique, écologique…), les sociétés arabes restent-elles attachées à la centralité de la notion de progrès, quel que soit le prix à payer à celui-ci… ?


Sont attendues des contributions issues des différentes disciplines des sciences sociales, qui, à partir de la trame proposée et d’études de cas concrets, s’attacheront à éclairer les mécanismes et les processus de la production des temporalités, et les transformations de celles-ci depuis l’introduction de la modernité occidentale, ainsi qu’à observer et analyser les usages et pratiques des diverses temporalités ainsi produites.


Les auteur-e-s devront prendre contact avec les coordinateurs du numéro pour soumettre leur projet d’article (titre et résumé d’une page, accompagnés de leur nom, coordonnées, affiliation institutionnelle) avant le 15 mai 2011 :


Sylvia Chiffoleau (sylvia.chiffoleau@gmail.com) et Elisabeth Longuenesse (e.longuenesse@ ifporient.org) avec copie au secrétariat de rédaction de la revue : temporalites@revues.org



Calendrier :


Réception des propositions (résumés de 5000 signes maximum) : 15 mai 2011.

Réponse des coordinateurs : 15 juin 2011

Réception des articles (50.000 signes maximum) : 15 octobre 2011

Retour des expertises des évaluateurs : décembre 2011

Réception de la version révisée : 15 février 2012

Finalisation du numéro : 15 avril 2012

Mise en ligne : 15 juin 2012


Mots-clés : temps, temporalités sociales, monde arabe, époque moderne et contemporaine, production sociale et historique des temporalités

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