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		<title>Rhuthmos</title>
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		<title>Le jeu verbal
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		<dc:date>2015-04-09T09:22:11Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Michel Bernardy
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&lt;p&gt;Ce texte est tir&#233; de l'admirable site, Le jeu verbal. Nous remercions Michel Bernardy de nous avoir autoris&#233; &#224; le reproduire ici. Dans le cadre du Conservatoire, le cours appel&#233; autrefois de diction semblait superflu &#224; bien des &#233;l&#232;ves. Ce n'&#233;tait &#224; proprement parler qu'un cours d'articulation et de respiration, qui permettait aux com&#233;diens de se faire entendre et comprendre dans un th&#233;&#226;tre. C'&#233;tait un cours dit technique, o&#249;, par des exercices appropri&#233;s, on apprenait &#224; bien placer la (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.rhuthmos.eu/spip.php?rubrique31" rel="directory"&gt;Danse, th&#233;&#226;tre et spectacle vivant &#8211; GALERIES &#8211; Nouvel article
&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Ce texte est tir&#233; de l'admirable site, &lt;a href=&#034;http://www.jeuverbal.fr/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Le jeu verbal&lt;/a&gt;. Nous remercions Michel Bernardy de nous avoir autoris&#233; &#224; le reproduire ici.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Dans le cadre du Conservatoire, le cours appel&#233; autrefois de diction semblait superflu &#224; bien des &#233;l&#232;ves. Ce n'&#233;tait &#224; proprement parler qu'un cours d'articulation et de respiration, qui permettait aux com&#233;diens de se faire entendre et comprendre dans un th&#233;&#226;tre. C'&#233;tait un cours dit technique, o&#249;, par des exercices appropri&#233;s, on apprenait &#224; bien placer la voix et &#224; corriger les d&#233;fauts d'&#233;locution. Il pouvait convenir &#224; tout homme qui prend la parole en public. La recherche artistique y &#233;tait &#224; la limite superflue, puisqu'il n'&#233;tait question, somme toute, que de m&#233;canique vocale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Un cours de respiration et de phonation ayant &#233;t&#233; cr&#233;&#233; par Jacques Rosner, le cours de diction est devenu un cours sur le langage avec une sp&#233;cialisation qu'on ne lui avait encore jamais donn&#233;e. Tout ce qui concernait le phras&#233; d'un texte &#8211; syntaxe, m&#233;trique, phon&#233;tique, symbolique &#8211; devait &#234;tre trait&#233; particuli&#232;rement et pratiqu&#233; pour l'enrichissement expressif des jeunes acteurs. La m&#233;tamorphose orale d'un texte impliquait une incidence artistique sur le plan de l'interpr&#233;tation. En outre, rien ne limitait cette recherche &#224; la litt&#233;rature th&#233;&#226;trale exclusivement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Les po&#232;tes, les romanciers, les philosophes, les orateurs politiques ou sacr&#233;s avaient droit &#224; la parole au m&#234;me titre que les auteurs dramatiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
L'incarnation du verbe par l'acteur devait trouver par l&#224; d'autres perspectives plus vastes, dans la mesure o&#249; un homme cette fois &#8211; l'&#233;crivain et non un personnage &#8211; parlait sur la sc&#232;ne du monde dans une situation donn&#233;e, hors du cadre restreint de la sc&#232;ne th&#233;&#226;trale. Et notre r&#233;flexion s'est &#233;largie encore jusqu'au myst&#232;re de la parole et de sa transcription par l'&#233;criture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
La parole surgit &#224; chaque instant de notre vie quotidienne, et la parole existe en tant qu'objet de cr&#233;ation artistique. Du plus &#233;l&#233;mentaire au plus &#233;labor&#233;, du fonctionnel &#224; l'expressif, de la manchette d'un journal au po&#232;me, la manifestation verbale a le double privil&#232;ge de na&#238;tre spontan&#233;ment ou d'exiger sa mise en forme. C'est ce qui en fait toute l'ambigu&#239;t&#233; pour qui n'en saisit pas l'&#233;tendue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Dans les autres arts, la fronti&#232;re est nettement trac&#233;e. Une connaissance technique est requise et admise d'embl&#233;e, car tout y est neuf &#224; l'esprit vierge. L'apprentissage est n&#233;cessaire.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Chaque mot est un assemblage instantan&#233; d'un son et d'un sens, qui n'ont point de rapport entre eux. Chaque phrase est un acte si complexe que personne, je crois, n'a pu jusqu'ici en donner une d&#233;finition supportable. Quant &#224; l'usage de ce moyen, quant aux modalit&#233;s de cette action, vous savez quelle diversit&#233; est celle de ses emplois, et quelle confusion quelquefois en r&#233;sulte. Un discours peut &#234;tre logique, il peut &#234;tre charg&#233; de sens, mais sans rythme et sans nulle mesure. Il peut &#234;tre agr&#233;able &#224; l'oreille, et parfaitement absurde ou insignifiant ; il peut &#234;tre clair et vain ; vague et d&#233;licieux. Mais il suffit, pour faire concevoir son &#233;trange multiplicit&#233;, qui n'est que la multiplicit&#233; de la vie m&#234;me, d'&#233;num&#233;rer toutes les sciences qui se sont cr&#233;&#233;es pour s'occuper de cette diversit&#233; et en &#233;tudier chacune quelqu'un des aspects. On peut analyser un texte de bien des fa&#231;ons diff&#233;rentes, car il est tour &#224; tour justiciable de la phon&#233;tique, de la s&#233;mantique, de la syntaxe, de la logique, de la rh&#233;torique, de la philologie, sans omettre la m&#233;trique, la prosodie et l'&#233;tymologie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Val&#233;ry, &lt;i&gt;Vari&#233;t&#233;. Po&#233;sie et pens&#233;e abstraite&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Faute de sentir que la langue est &#224; la fois proche et distante, les jeunes acteurs br&#251;lent g&#233;n&#233;ralement l'&#233;tape verbale, comme suppos&#233;e connue, pour passer au stade t&#233;m&#233;raire de l'interpr&#233;tation. Les mots ne leur semblent exister que pour &#234;tre m&#233;moris&#233;s au plus vite. Ils les consomment sans tenir compte de leur substance, de leur &#233;nergie, de leur action r&#233;ciproque. Ils m&#233;connaissent le maniement des phrases pour n'avoir pas envisag&#233; l'&#233;nonc&#233; dans sa forme et dans sa vibration.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Or l'incarnation du verbe par l'acteur est une op&#233;ration priv&#233;e qui sert de pr&#233;alable &#224; toute repr&#233;sentation th&#233;&#226;trale. Elle suppose un accord parfait entre un texte &#233;crit et la personnalit&#233; physique de l'interpr&#232;te avant la moindre intervention du metteur en sc&#232;ne. Tant que l'&#233;criture n'a pas trouv&#233; sa respiration exacte, sa pulsation cardiaque, aucun rendez-vous ne peut &#234;tre donn&#233; au personnage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Voil&#224; pourquoi la connaissance du langage me para&#238;t primordiale pour l'acteur comme sa signature personnelle, en un temps o&#249; la sc&#233;nographie joue sur d'autres registres, qui souvent interceptent son message en tant que signe, et qui parfois le masquent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Le chant profond de notre langue est chaque jour alt&#233;r&#233; par la civilisation m&#233;canique et ses moyens consid&#233;rables. Le jargon r&#232;gne, et le langage fran&#231;ais en est opprim&#233; au point qu'il nous le faut sans cesse r&#233;apprendre, et non seulement l'actuel, mais encore celui des si&#232;cles pass&#233;s. L'erreur s'affiche, et la v&#233;rit&#233; n'est plus per&#231;ue comme &#233;vidente.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
L'acteur d'aujourd'hui doit donc plus que jamais envisager l'artisanat du verbe en fraternit&#233; avec les &#233;crivains qui ont forg&#233; l'instrument de notre peuple, comme une responsabilit&#233; vis-&#224;-vis d'une langue qu'il perp&#233;tue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
De l'auteur ne subsiste que le texte. C'est &#224; partir de l&#224; que l'acteur, et, depuis le d&#233;but du si&#232;cle, le metteur en sc&#232;ne vont oeuvrer. Sur le plan strictement verbal, l'auteur, pour qui sait lire entre les lignes, donne parfois des indications.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Songez que je vous parle une langue &#233;trang&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Racine, &lt;i&gt;Ph&#232;dre, II.2&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
J'invente une langue qui doit n&#233;cessairement jaillir d'une po&#233;tique tr&#232;s nouvelle, que je pourrai d&#233;finir en ces deux mots : peindre non la chose, mais l'effet qu'elle produit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Mallarm&#233;, &lt;i&gt;Lettre &#224; Cazalis&lt;/i&gt;, octobre 1864.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Cette langue sera de l'&#226;me pour l'&#226;me, r&#233;sumant tout, parfums, sons, couleurs, de la pens&#233;e accrochant la pens&#233;e, et tirant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Rimbaud, &lt;i&gt;Lettre &#224; Demeny&lt;/i&gt;, 15 mai 1871.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Le po&#232;te se consacre et se consume &#224; d&#233;finir et &#224; construire un langage dans le langage ; et son op&#233;ration qui est longue, difficile, d&#233;licate, qui demande les qualit&#233;s les plus diverses de l'esprit, et qui n'est jamais achev&#233;e comme jamais elle n'est exactement possible, tend &#224; constituer le discours d'un &#234;tre plus pur, plus puissant et plus profond dans ses pens&#233;es, plus intense dans sa vie, plus &#233;l&#233;gant et plus heureux dans sa parole que n'importe quelle personne r&#233;elle. Cette parole extraordinaire se fait conna&#238;tre et reconna&#238;tre par le rythme et les harmonies qui la soutiennent et qui doivent &#234;tre si intimement et m&#234;me si myst&#233;rieusement li&#233;s &#224; sa g&#233;n&#233;ration que le son et le sens ne se puissent plus s&#233;parer et se r&#233;pondent ind&#233;finiment dans la m&#233;moire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Val&#233;ry, &lt;i&gt;Vari&#233;t&#233;. Situation de Baudelaire&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;L'acteur doit &#234;tre polyglotte. Il ne suffit pas pour lui de savoir sa langue, il lui faut la manier de fa&#231;on autre, conna&#238;tre tous les possibles que cette m&#234;me langue contient, toutes les langues &#233;trang&#232;res incluses dans sa langue maternelle. Il y a un travail de traduction, de transposition constant dans l'art dramatique, non pas uniquement parce que le texte, compte tenu de l'&#233;volution de la langue, a vieilli, mais parce que chacun parle sa langue personnelle dans une langue commune &#224; tout un peuple.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Racine dut &#233;clairer sur ce point la Champmesl&#233;, &#224; qui il indiquait le phras&#233; de ses vers, comme en t&#233;moigne ici son fils.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;
Tout le monde sait le talent que mon p&#232;re avait pour la d&#233;clamation dont il donna le vrai go&#251;t aux com&#233;diens capables de le prendre. Ceux qui s'imaginent que la d&#233;clamation qu'il avait introduite sur le th&#233;&#226;tre &#233;tait enfl&#233;e et chantante sont, je crois, dans l'erreur. Ils en jugent par la Duclos, &#233;l&#232;ve de la Champmesl&#233;, et ne font pas attention que la Champmesl&#233;, quand elle eut perdu son ma&#238;tre, ne fut plus la m&#234;me, et que, venue sur l'&#226;ge, elle poussait de grands &#233;clats de voix, qui donn&#232;rent un faux go&#251;t aux com&#233;diens. Comme il avait form&#233; Baron, il avait form&#233; la Champmesl&#233;, mais avec beaucoup de peine. Il lui faisait d'abord comprendre les vers qu'elle avait &#224; dire, lui montrait les gestes, et lui dictait les tons, que m&#234;me il notait. L'&#233;coli&#232;re, fid&#232;le &#224; ses le&#231;ons, quoique actrice par art, sur le th&#233;&#226;tre paraissait inspir&#233;e par la nature.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Louis Racine, &lt;i&gt;M&#233;moires sur la vie de Jean Racine&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Shakespeare aussi devait avoir des s&#233;ances de lecture avec sa troupe pour &#233;clairer les intentions de son texte et pour aider ses com&#233;diens &#224; respirer correctement ses phrases.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Phrasez ce texte, je vous prie, comme je l'ai articul&#233; pour vous, avec volubilit&#233;. Mais, si vous le braillez, ainsi qu'on le voit faire &#224; bien de nos acteurs, j'aimerais autant que mes vers fussent dits par le crieur de ville. Et ne fauchez pas trop l'air de votre main, ainsi ; mais usez de tout avec gr&#226;ce, car, dans le torrent m&#234;me, la temp&#234;te, et, si je puis dire, l'ouragan de votre passion, il vous faut acqu&#233;rir et faire na&#238;tre une mod&#233;ration qui en pr&#233;serve la souplesse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Ne soyez pas non plus trop sobres, mais que votre discernement soit votre guide. Alliez le geste &#224; la parole, la parole au geste, avec une attention particuli&#232;re &#224; ne point outrepasser la d&#233;cence de la nature. Car toute chose exag&#233;r&#233;e fuit l'objet du th&#233;&#226;tre, dont le but, &#224; l'origine comme aujourd'hui, fut et reste de tendre, pour ainsi dire, un miroir &#224; la nature, d'offrir &#224; la vertu sa vraie parure, au vice son vrai visage, &#224; notre &#233;poque et &#224; l'humanit&#233; de notre si&#232;cle sa forme et son empreinte. Or ceci, exag&#233;r&#233; ou d&#233;cal&#233;, bien que l'imb&#233;cile s'en esclaffe, ne peut qu'attrister l'honn&#234;te homme, dont l'opinion seule doit, dans votre estime, contrepeser un th&#233;&#226;tre empli des autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Oh ! il est des com&#233;diens que j'ai vus jouer, et entendu louer par d'autres, et hautement, soit dit sans profaner, qui, n'ayant ni l'accent de chr&#233;tien, ni l'aspect d'un chr&#233;tien, d'un pa&#239;en ou d'un homme, se pavanaient et beuglaient, &#224; me faire croire que quelque apprenti de la nature avait cr&#233;&#233; ces hommes, et les avait mal cr&#233;&#233;s, tant ils singeaient l'humanit&#233; d'abominable fa&#231;on.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Shakespeare,&lt;i&gt; Hamlet, III.2&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Plus subtilement encore, sous forme de parabole, Shakespeare nous livre, par le truchement d'Hamlet, l'exigence du personnage face au com&#233;dien charg&#233; de l'interpr&#233;ter.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;HAMLET &#8212; Voulez-vous jouer de cette fl&#251;te ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
GUILDENSTERN &#8212; Seigneur, je ne puis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
HAMLET &#8212; Je vous en prie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
GUILDENSTERN &#8212; Croyez-moi, je ne puis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
HAMLET &#8212; Je vous en supplie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
GUILDENSTERN &#8212; Je n'en connais pas les touches, seigneur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
HAMLET &#8212; C'est aussi facile que de mentir. Commandez ces trous avec les doigts et le pouce, soufflez dedans avec la bouche, et il en sortira une &#233;loquente m&#233;lodie. Voyez, voici les clefs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
GUILDENSTERN &#8212; Mais je n'ai pas le pouvoir d'en faire sortir un son. Je n'en ai pas la technique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
HAMLET &#8212; Eh bien, vous voyez alors quelle chose indigne vous faites de moi. Vous voudriez me jouer. Vous voudriez avoir l'air de conna&#238;tre mes clefs. Vous voudriez me tirer du c&#339;ur mon secret. Vous voudriez me faire chanter de ma note la plus grave &#224; l'aigu de mon registre. Et il est beaucoup de musique, un excellent timbre dans ce petit tuyau, mais vous ne savez lui donner une voix. Sangdieu ! me croyez-vous plus facile &#224; jouer qu'une fl&#251;te ? Prenez-moi pour l'instrument que vous voudrez. Vous aurez beau me titiller, vous ne pourrez pas me jouer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Shakespeare, &lt;i&gt;Hamlet, III.2&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Il y a l&#224; de quoi donner des cauchemars aux com&#233;diens outrecuidants. Ce sont l&#224; pour moi les paroles les plus terribles qu'un acteur puisse entendre, venant de la part de son double qui se manifeste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Car il arrive parfois que le personnage, dou&#233; d'une vie ind&#233;pendante, refuse d'entrer en sc&#232;ne, ne vient pas au rendez-vous fix&#233; par le com&#233;dien, parce que celui-ci n'a pas suffisamment travaill&#233; son instrument, sa technique expressive, pour que celui-l&#224; daigne para&#238;tre.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Les personnages sont l&#224;, timides, se faufilant entre le machiniste et le pompier, esquivant l'exub&#233;rance des gestes des acteurs, cette insolence et cette voix fausse qui vont faire croire tout &#224; l'heure au public, &#224; ceux qui sont dans la salle qu'ils sont les personnages. Et Alceste se voit entrer en sc&#232;ne, et le fant&#244;me souffre, voudrait pr&#234;ter sa voix, donner ses gestes &#224; ce fant&#244;me r&#233;el, &#224; ce polichinelle, &#224; ce singe, &#224; ce m'as-tu-vu, qui d&#233;j&#224; gesticule, joue de la manchette, de la prunelle et du gilet, regarde le public comme on se regarde dans une glace pour s'y admirer. Alceste et Philinte, les vrais, sont l&#224;, afflig&#233;s, le long de ces coulisses qui sont des coulisses parall&#232;les en perspective. Ils attendent, tout le long de cette repr&#233;sentation, un geste juste, une inflexion qui fasse &#233;cho en eux-m&#234;mes, et ils ne voient que des acteurs, des com&#233;diens, qui sont leur vivante d&#233;rision.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Jouvet, &lt;i&gt;Le Com&#233;dien d&#233;sincarn&#233;&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;C'est peut-&#234;tre aussi &#224; l'adresse des com&#233;diens sommaires que Marivaux fait dire &#224; l'un de ses personnages :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;
Ces gens-l&#224; ne savent pas la cons&#233;quence d'un mot.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Marivaux, &lt;i&gt;Le Jeu de l'amour et du hasard, II.11&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&#192; l'origine du personnage, le po&#232;te, lui-m&#234;me, personnage sur la sc&#232;ne du monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Jongleur de mots, le po&#232;te, comme est jongleur de notes le musicien, sous cet aspect ludique, envisageons la litt&#233;rature : jeux d'ombre et de lumi&#232;re dans la nature, jeux de silence et de parole dans le langage, comme manifestations que la vie propose dans sa prodigieuse diversit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Pour divertir les honn&#234;tes gens, le jongleur de foire fait tourner dans l'espace des balles, des masses ou des anneaux, et le po&#232;te de m&#234;me s'exerce &#224; faire virevolter dans l'espace sonore vocables, syntagmes ou fragments de phrase. S&#233;rieux ou grave, d&#233;velopp&#233; ou r&#233;duit, tragique ou comique, le propos sera toujours de jouissance verbale, le dessein de reculer sans cesse les fronti&#232;res permises par les doctes, la tentative de nommer autrement l'informul&#233; du monde.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#192; mon &#233;gard au moins, n'esp&#233;rez pas asservir dans ses jeux mon esprit &#224; la r&#232;gle ; il est incorrigible, et, la classe du devoir une fois ferm&#233;e, il devient si l&#233;ger et badin que je ne puis que jouer avec lui. Comme un li&#232;ge emplum&#233; qui bondit sur la raquette, il s'&#233;l&#232;ve, il retombe, &#233;gaie mes yeux, repart en l'air, y fait la roue et revient encore. Si quelque joueur adroit veut entrer en partie et ballotter &#224; nous deux le l&#233;ger volant de mes pens&#233;es, de tout mon c&#339;ur ; s'il riposte avec gr&#226;ce et l&#233;g&#232;ret&#233;, le jeu m'amuse et la partie s'engage. Alors on pourrait voir les coups port&#233;s, par&#233;s, re&#231;us, rendus, acc&#233;l&#233;r&#233;s, press&#233;s, relev&#233;s m&#234;me, avec une prestesse, une agilit&#233; propre &#224; r&#233;jouir autant les spectateurs qu'elle animerait les acteurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Beaumarchais, &lt;i&gt;Lettre sur Le Barbier de S&#233;ville&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Les mots, dans leur apparente organisation lin&#233;aire et r&#233;gl&#233;e, glissent, dansent, s'entrechoquent, s'interceptent, se fusionnent, pour le trac&#233; impalpable dans l'espace qui a pris forme dans une phrase. Il arrive m&#234;me que les mots rebondissent et ricochent dans la phrase r&#233;p&#233;t&#233;e, comme s'ils participaient d'eux-m&#234;mes &#224; ce jeu.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Je les ai le premier avis&#233;s, avis&#233;s le premier je les ai.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Moli&#232;re, &lt;i&gt;Dom Juan, II.1&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Nous avons fort envie de rire, fort envie de rire nous avons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Moli&#232;re, &lt;i&gt;Le Bourgeois gentilhomme, III.5&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;On nous rebat les oreilles avec notre esprit cart&#233;sien, fond&#233; sur la logique. Et que fait-on de notre esprit frondeur ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Ce qui m'enchante et me ravit chez les po&#232;tes, ce sont les libert&#233;s qu'ils prennent sans cesse avec une langue organis&#233;e et structur&#233;e selon des r&#232;gles p&#233;remptoires, pour lui donner des tours nouveaux, que l'on imite aussit&#244;t, comme si l'on n'attendait qu'un signe de celui qui s'approprie un langage autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Honneur &#224; l'intr&#233;pide ! Le po&#232;te est un frondeur n&#233;, ou n'est pas. C'est ainsi qu'il aventure toujours plus loin la langue officielle et la langue commune, et celle-l&#224; parfois par celle-ci, aux limites de l'extravagance pour nommer plus avant ce qui n'est pas dit encore.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Ma&#238;tre corbeau, sur un arbre perch&#233;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
La Fontaine, &lt;i&gt;Le Corbeau et le Renard&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Qu'est-ce qu'un &#171; arbre perch&#233; &#187; ? L'on ne dit pas &#171; sur un arbre perch&#233; &#187;, l'on dit &#171; perch&#233; sur un arbre &#187;. Par cons&#233;quent, il faut parler des inversions de la po&#233;sie ; il faut dire ce que c'est que prose et que vers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Rousseau, &lt;i&gt;&#201;mile ou De l'&#233;ducation, 2&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Tant qu'on n'aura pas donn&#233; &#224; l'&#233;colier notion de ce qu'est le jeu verbal, il restera pantois devant la chose &#233;crite comme devant un langage &#233;nergum&#232;ne, pour reprendre le mot de Val&#233;ry &#224; propos d'&#201;ros. Sans cesse la vie d&#233;fie toute classification. L'ornithorynque, mammif&#232;re dont la femelle sans mamelle pond des &#339;ufs, l'hippocampe m&#226;le qui porte ses petits dans une poche ventrale intrigueront toujours davantage un enfant par leur singularit&#233; que l'animal dont le comportement ne s'&#233;carte gu&#232;re des caract&#233;ristiques d'une classification savante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Si, au regard de la norme du langage qu'il utilise, un enfant prend conscience que &#171; sur un arbre perch&#233; &#187; ne veut rien dire, mais que &#171; perch&#233; sur un arbre &#187; est habituellement admis comme significatif, et que le po&#232;te a jou&#233; avec l'ordre des mots, il ouvrira son esprit &#224; d'autres possibles que peut lui offrir son propre langage, il sera pr&#234;t &#224; accueillir la nouveaut&#233; des langues &#233;trang&#232;res contenues dans sa langue maternelle, et, partant, la singularit&#233; de celles que l'on parle ailleurs qu'en son pays.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Or le langage &#233;nergum&#232;ne est aujourd'hui le langage officiel v&#233;hicul&#233; par les media, avec son vocabulaire r&#233;duit, sa syntaxe &#233;l&#233;mentaire et r&#233;p&#233;titive, ses tics qui se propagent comme des virus, ses n&#233;ologismes barbares et ses anglicismes, son phras&#233; souvent aberrant, conditionn&#233; par la lecture d'un texte qui d&#233;file sous la cam&#233;ra. Et je ne parle pas des clich&#233;s d'intonation des films doubl&#233;s. Aussi les jeunes de vingt ans, lass&#233;s d'un signifi&#233; sans signifiance, sont-ils fascin&#233;s par un langage autre qu'ils interrogent, une signifiance dont ils pressentent un signifi&#233; plus vaste, en m&#234;me temps que plus apte &#224; d&#233;signer leur individualit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Et Racine pour eux n'est point mort, non plus que Moli&#232;re. Ce sont les &#233;carts par rapport &#224; la norme m&#233;diatique r&#233;gnante qui les alertent et les intriguent, car seul l'&#233;cart est significatif. La passion des jeunes pour l'alexandrin, objet premier de leur interrogation, est loin d'&#234;tre une recherche arch&#233;ologique. Ils sentent obscur&#233;ment quelque chose palpiter dans l'&#233;nonc&#233; de ses douze syllabes, qui leur parle davantage que certaines formulations dont est intoxiqu&#233;e leur vie quotidienne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
La phrase est pour eux un &#233;v&#233;nement accessible, auquel ils sont pr&#234;ts &#224; adh&#233;rer du plus profond d'eux-m&#234;mes par son incarnation pour le muer en acte th&#233;&#226;tral. Ils sentent qu'il y a derri&#232;re les mots, la singularit&#233; des tournures, l'archa&#239;sme de certains vocables, une v&#233;rit&#233; tangible qui les concerne, et &#224; laquelle rien dans les &#233;tudes ne les pr&#233;pare, car seules aujourd'hui sont privil&#233;gi&#233;es les mati&#232;res monnayables, au d&#233;triment de celles qui nagu&#232;re structuraient la pens&#233;e de l'honn&#234;te homme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Le monde verbal est &#224; reconqu&#233;rir. Il forme l'individualit&#233; d'un peuple au-del&#224; des fronti&#232;res d'une nation. Les acteurs y doivent &#234;tre sensibles. Leur r&#244;le est d'interroger la parole en un temps o&#249; l'image pr&#233;vaut, comme l'ont interrog&#233;e les po&#232;tes, qui savent de quoi est fait le talent d'un autre po&#232;te, le g&#233;nie d'une langue et sur quoi repose le myst&#232;re de la parole.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Pour ne parler que de la diction des vers, il est ais&#233; d&#233;valuer le nombre infini des chances que l'on a de convenir de la mani&#232;re de s'y prendre. Songez qu'il y a d'abord, n&#233;cessairement, presque autant de dictions diff&#233;rentes qu'il existe ou qu'il a exist&#233; de po&#232;tes, car chacun fait son ouvrage selon son oreille singuli&#232;re. Il y a, d'autre part, autant de modes de dire qu'il y a de genres en po&#233;sie, et qu'il y a de types ou de m&#232;tres diff&#233;rents. Il y a encore une source de vari&#233;t&#233; : il y a autant de dictions que d'interpr&#232;tes, dont chacun a ses moyens, son timbre de voix, ses r&#233;flexes, ses habitudes, ses facilit&#233;s, ses obstacles et r&#233;pugnances physiologiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Le produit de tous ces facteurs est un nombre admirable de partis possibles et de malentendus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Val&#233;ry, &lt;i&gt;Pi&#232;ces sur l'art. De la diction des vers&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt; Le po&#232;te lance &#224; la fois des clart&#233;s sur l'objet litt&#233;raire et sur l'&#226;me humaine, qu'il nous rend plus proche, plus vivante, accessible. C'est &#224; sa vitesse de r&#233;action aux mots que l'acteur se r&#233;v&#232;le ; c'est &#224; sa connaissance, &#224; sa ma&#238;trise de la diversit&#233; des formes verbales qu'il s'accomplit, car c'est par elles que sont transmises toutes les nuances d'une pens&#233;e qu'il a charge d'exprimer devant le nombre. Il est le lecteur privil&#233;gi&#233; du po&#232;te. S'il est &#224; l'&#233;coute des artisans du verbe, il d&#233;couvrira par eux les secrets de l'&#233;criture et du phras&#233; comme les peintres de la Renaissance se transmettaient les secrets des couleurs et des vernis.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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