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		<title>Un fou ? ou comment les artistes connectent encore (parfois) les hommes
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>R&#233;mi Astruc
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&lt;p&gt;Ce texte est le chapitre introductif d'un ouvrage &#224; para&#238;tre en 2015 &#8211; Nous ? L'aspiration &#224; la Communaut&#233; et les arts. Un fou Un homme avec de dr&#244;les de chaussures blanches et noires &#224; talonnettes, dans le silence glac&#233; d'un ancien entrep&#244;t, frappe le sol &#8212; un plancher de bois &#8212; avec ses pieds. Des sons sourds r&#233;sonnent sous ses coups. Il transpire abondamment ; des gouttes perlent &#224; son front et coulent &#224; terre. Il s'arr&#234;te quelques secondes, puis reprend. L'homme s'acharne, (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.rhuthmos.eu/spip.php?rubrique31" rel="directory"&gt;Danse, th&#233;&#226;tre et spectacle vivant &#8211; GALERIES &#8211; Nouvel article
&lt;/a&gt;


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 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class=&#034;cs_sommaire cs_sommaire_avec_fond&#034; id=&#034;outil_sommaire&#034;&gt; &lt;div class=&#034;cs_sommaire_inner&#034;&gt; &lt;div class=&#034;cs_sommaire_titre_avec_fond&#034;&gt; Sommaire &lt;/div&gt; &lt;div class=&#034;cs_sommaire_corps&#034;&gt; &lt;ul&gt; &lt;li&gt;&lt;a title=&#034;Un fou&#034; href='https://www.rhuthmos.eu/spip.php?id_auteur=272&amp;page=backend#outil_sommaire_0'&gt;Un fou&lt;/a&gt;&lt;/li&gt;
&lt;li&gt;&lt;a title=&#034;Danse avec la mort&#034; href='https://www.rhuthmos.eu/spip.php?id_auteur=272&amp;page=backend#outil_sommaire_1'&gt;Danse avec la mort&lt;/a&gt;&lt;/li&gt; &lt;/ul&gt; &lt;/div&gt; &lt;/div&gt;
&lt;/div&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Ce texte est le chapitre introductif d'un ouvrage &#224; para&#238;tre en 2015 &#8211; &lt;/i&gt; Nous ? L'aspiration &#224; la Communaut&#233; et les arts.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;&lt;/p&gt;
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&lt;BR/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034; id=&#034;outil_sommaire_0&#034;&gt;&lt;a title=&#034;Sommaire&#034; href='https://www.rhuthmos.eu/spip.php?id_auteur=272&amp;page=backend#outil_sommaire' class=&#034;sommaire_ancre&#034;&gt; &lt;/a&gt;Un fou &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Un homme avec de dr&#244;les de chaussures blanches et noires &#224; talonnettes, dans le silence glac&#233; d'un ancien entrep&#244;t&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Il s'agit du &#171; Casino de la Exposici&#243;n &#187;, &#224; S&#233;ville.&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, frappe le sol &#8212; un plancher de bois &#8212; avec ses pieds. Des sons sourds r&#233;sonnent sous ses coups. Il transpire abondamment ; des gouttes perlent &#224; son front et coulent &#224; terre. Il s'arr&#234;te quelques secondes, puis reprend. L'homme s'acharne, continue &#224; marteler le sol. Il d&#233;ploie une &#233;nergie saisissante. Il semble extraordinairement concentr&#233; sur son geste st&#233;rile. Bient&#244;t, il quittera ses chaussures pour continuer &#224; frapper pieds nus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Des hommes et des femmes le regardent. Ils se sont amass&#233;s et se pressent maintenant autour de lui. Ceux de derri&#232;re se haussent sur leurs talons ou penchent la t&#234;te entre deux &#233;paules pour mieux l'apercevoir. Ils se sont dispos&#233;s autour de lui, formant plus ou moins un demi-cercle pour que tous puissent le voir. Une sorte d'ar&#232;ne improvis&#233;e est ainsi compos&#233;e, avec cet homme qui s'agite (se donne en spectacle) en son centre. Certains sourient ou rient, gloussent quelques mots &#224; l'oreille d'un ami ; la plupart regardent avec stup&#233;faction, &#224; moins que ce ne soit, eux aussi, avec concentration.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
L'homme s'agite en tous sens, de fa&#231;on apparemment d&#233;sordonn&#233;e mais lui semble pourtant conna&#238;tre l'ordre de ses coups, de ses gestes. Sautant et gesticulant, dans l'effort il laisse parfois &#233;chapper un r&#226;le ou un son inarticul&#233; qui accompagne son mouvement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Il y a du rythme dans ce pi&#233;tinement, bien que celui-ci soit saccad&#233; et coup&#233;. Rien de m&#233;lodieux, rien de vraiment r&#233;gulier pourtant. Le silence l'emporte entre chaque coup. Mais est d&#233;fait par le coup suivant, tant que dure l'affrontement. Sans doute une lutte est en cours, entre ce bruit et le silence. Tous le comprennent intuitivement, mais nul ne sait qui va l'emporter. L'issue semble incertaine. L'homme m&#232;ne un combat contre le vide, contre le rien (silence et espace). Il se bat avec l'invisible (&#224; moins que ce ne soit avec lui-m&#234;me).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Il y a quelque chose d'&#233;videmment absurde dans ces gesticulations. Pourquoi fait-il cela ? Surtout pourquoi prend-il &lt;i&gt;tant de peine&lt;/i&gt; &#224; faire cela ? L'effort crispe son visage qui ruisselle. Que cherche-t-il, le sait-il au moins ? Rien ne peut se produire &#224; l'&#233;vidence : le sol ne se d&#233;chirera pas sous ses coups, le silence finira par l'emporter quand, &#224; bout de forces, il cessera sa &#171; crise &#187;, sa r&#233;volte. Il s'en retournera alors &#224; la vie de tous, rejoindra le groupe de ceux qui maintenant le regardent et s'y fondra comme si rien ne s'&#233;tait pass&#233;. Sa rage n'aura pas de suite. Cet acc&#232;s de folie solitaire n'aura servi &#224; rien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Seul au centre des regards (dont il ne semble pas s'apercevoir, du moins dont il ne tient aucun compte), il n'est pas seul pourtant. Il lutte contre son adversaire &#8212; &lt;i&gt;avec&lt;/i&gt;, donc, ce silence et ce vide qui l'entourent et que tous sentent plus grands que lui. Mais par son &#233;nergie, l'homme sait faire oublier cette d&#233;mesure. Son audace, folle, a r&#233;uni autour de lui ce public de semblables qui assistent silencieux au d&#233;roulement du combat. Autour de lui, ils sont aussi &lt;i&gt;avec&lt;/i&gt; lui, le soutiennent et l'encouragent, bien que muets, dans son d&#233;fi d&#233;ment. L'issue les concerne tous et ils le sentent, &#224; d&#233;faut de le savoir. Cet homme, ce fou joue leur destin ; et sans le conna&#238;tre forc&#233;ment, ils l'ont &#233;lu pour mener ce combat, pour les repr&#233;senter dans cet affrontement &#233;trange. C'est pour cela qu'ils le regardent avec attention, avec crainte aussi, et avec respect. Parce que c'est un artiste et que c'est la fonction des artistes que de livrer ce combat pour eux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Il n'est pas seul, non. Ses gestes, ses pas, ses estocades et ses parades, dessinent l'autre, le guerrier-danseur qui s'enlace autour de ses coups, fluide dieu &#233;pousant l'espace laiss&#233; libre pour lui, &lt;i&gt;sculpt&#233;&lt;/i&gt; pour lui. A&#233;rien, ce dernier s'envole autour de son assaillant, r&#233;pond par le silence chaque fois que l'homme cesse de frapper le sol. Ce combattant invisible est engag&#233; ainsi par l'homme qui le d&#233;fie. Il est entra&#238;n&#233; dans une lutte qui est aussi un dialogue, coup pour coup, subtil jeu de questions-r&#233;ponses, appuis et contre-appuis. La gr&#226;ce du premier sugg&#232;re la gr&#226;ce infinie qui lui r&#233;pond, invisible mais perceptible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
A moins que ce ne soit ses d&#233;mons int&#233;rieurs qui engagent l'homme malgr&#233; lui dans cette transe diabolique. Est-il le jouet de forces mauvaises, acharn&#233;es &#224; le torturer, &#224; pomper cruellement cette &#233;nergie qu'il d&#233;ploie d&#233;sesp&#233;r&#233;ment pour tenter de leur r&#233;sister ? Se pourrait-il que des &#234;tres invisibles &#8212;mais peut-&#234;tre lui (son cerveau malade) les voit-il ? &#8212;, se pourrait-il que des djinns aiguillonnent son pauvre corps, le piquent et le tordent, l'entra&#238;nent dans cette pantomime grotesque ? A contempler ce spectacle, en s'en impr&#233;gnant, des fant&#244;mes finissent bien par appara&#238;tre, qui s'enroulent autour de lui. Des formes invisibles se dessinent, que ces mouvements suscitent et d&#233;coupent, qu'ils rendent perceptibles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Avec eux, la beaut&#233;, aussi, finit par na&#238;tre d'un tel spectacle. Apr&#232;s un moment, les h&#233;sitations ne sont plus permises. Pass&#233;e la surprise et l'incr&#233;dulit&#233;, la fascination et une forme de recueillement ont envahi les t&#233;moins. C'est une ambiance religieuse qui accueille la performance de celui qu'on sait alors &#234;tre un h&#233;ros.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Ce fou, c'est Isra&#235;l Galvan. Cette fois, c'est Isra&#235;l Galvan. Mais ce sont aussi tous les artistes qui l'un apr&#232;s l'autre ont engag&#233; le m&#234;me combat depuis la nuit des temps&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
&lt;strong&gt;Solo&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Isra&#235;l Galvan est un danseur, &#226;g&#233; aujourd'hui d'une quarantaine d'ann&#233;e. Un danseur &#233;poustouflant, formidablement dou&#233;. Il est le fils d'un couple de danseurs s&#233;villans de flamenco. Il s'est fait conna&#238;tre comme une figure de la nouvelle g&#233;n&#233;ration qui a r&#233;nov&#233; cette danse, appel&#233;e ainsi &lt;i&gt;flamenco novo&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Mais, comme ici, il ne danse pas toujours le flamenco, pas m&#234;me le &lt;i&gt;novo&lt;/i&gt;. S'il est pass&#233; ma&#238;tre dans les techniques traditionnelles du &lt;i&gt;baile jondo&lt;/i&gt;, il a su aussi s'en lib&#233;rer pour fabriquer et danser autre chose. Une autre danse, comme pour cette pi&#232;ce intitul&#233;e sobrement &lt;i&gt;Solo&lt;/i&gt; (2007), &#224; moins que ce ne soit alors plus tout &#224; fait de la danse. Une &#233;pure de danse, plut&#244;t un langage corporel, plus primitif ou primordial que la danse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Le plus frappant est ici qu'il danse seul, sans musique, ce qui ne ressemble plus &#224; ce que nous connaissons de la danse. Avec &lt;i&gt;Solo&lt;/i&gt;, Galvan est parvenu &#224; une fronti&#232;re. C'est pourquoi les spectateurs h&#233;sitent &#224; reconna&#238;tre ce qui se joue sous leurs yeux. Il n'est plus accompagn&#233; de musiciens ou de chanteurs, comme dans ses pi&#232;ces pr&#233;c&#233;dentes. Il s'accompagne lui-m&#234;me, semble-t-il, par ses coups frapp&#233;s sur le sol ou par ses mains, ses doigts qui parfois claquent. A moins que l'id&#233;e m&#234;me d'accompagnement ne soit plus op&#233;rante, puisque cet auto-accompagnement est apparemment ce qu'il faut voir et entendre, le c&#339;ur de la performance elle-m&#234;me, autant que les autres gestes et les d&#233;placements. On est loin du flamenco traditionnel o&#249; danseurs et guitaristes se r&#233;pondent, dialoguent, jouent ensemble une m&#234;me partition chor&#233;graphique et musicale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Il danse seul, car de la m&#234;me mani&#232;re (dans cette pi&#232;ce extr&#234;me qu'est &lt;i&gt;Solo&lt;/i&gt;) il n'y a plus de femme, partenaire essentiel du couple traditionnel de flamenco, ou m&#234;me d'autre danseur pour entrelacer avec lui des mouvements et cr&#233;er l&#224; aussi un dialogue. C'est comme si les moments de danse solitaire (pr&#233;ludes souvent &#224; la rencontre du partenaire), qui sont, dans le flamenco, comme des d&#233;fis adress&#233;s par avance &#224; l'autre, des morceaux de bravoure par lesquels s'engage et se noue le dialogue chor&#233;graphique, &#233;taient seuls retenus et n'avaient donc plus cette fonction de connexion avec les autres danseurs. &lt;i&gt;Solo&lt;/i&gt; est un soliloque. En apparence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Pas de musique, pas de chant non plus, ni de la part de musiciens puisqu'il n'y en a pas, ni de l'interpr&#232;te lui-m&#234;me : il est environn&#233; de silence. Ses pas &#8212; ses coups &#8212; r&#233;sonnent dans le silence. &lt;i&gt;Au milieu&lt;/i&gt; du silence, puisque seul &#224; produire des sons, il appara&#238;t ainsi entour&#233; de ce silence et de ce vide.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
A quoi peut bien ressembler alors la &#171; danse &#187; d'Isra&#235;l Galvan, ainsi priv&#233;e de musique et de partenaires ? A rien, rien de connu du moins dans notre culture artistique moderne. Bien s&#251;r, il existe d'innombrables solos de danse, au sein de spectacles ou en tant que spectacles eux-m&#234;mes, mais rien qui ne ressemble v&#233;ritablement &#224; ce que &#171; fait &#187; Galvan. D&#233;pouill&#233; de son environnement reconnaissable de spectacle de danse (musiciens donc, chanteurs et autres danseurs, mais aussi sc&#232;ne, salle, ambiance&#8230; &#8212;car m&#234;me l'attitude de Galvan est singuli&#232;re, lui qui ne sourit pas, semble ne prendre aucun plaisir mais accomplir cet acte par devoir), il reste la performance nue d'un homme qui s'agite et frappe violemment le sol dans le silence autour de lui. Est-ce encore de l'art ? N'importe qui d'autre, dans les m&#234;mes conditions, passerait pour un d&#233;ment&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Le spectacle ressemble en effet sans doute &#224; une seule chose connue, qui traverse peut-&#234;tre fugitivement l'esprit de tous ceux qui sont assembl&#233; l&#224; : ces gesticulations pourraient &#234;tre celles d'un homme qui a perdu la raison. Car il y a la violence inutile de l'homme frapp&#233; par le malheur qui s'arrache &#224; pleine poign&#233;e les cheveux ou des femmes en deuil qui se frappent violemment la poitrine. Mais les antiques gestes de deuil sont &#224; l'origine sans doute de beaucoup de chants, de danses, voire du flamenco lui-m&#234;me qui par certains aspects ressemble tant &#224; la plainte douloureuse d'un homme &#233;plor&#233;. Tout art na&#238;t-il peut-&#234;tre pr&#233;cis&#233;ment du besoin d'exhiber une d&#233;ploration, d'adresser un cri au silence environnant pour t&#233;moigner de la douleur inconsolable des hommes. Car seuls les fous, ou ceux que la douleur prive momentan&#233;ment de leur raison, ont ces impulsions violentes et ces mouvement saccad&#233;s qui tordent l'ensemble du corps. Ils sont capables de frapper le sol comme si celui-ci leur avait fait du mal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Ainsi, on ne reconna&#238;t pas imm&#233;diatement ce qui se joue r&#233;ellement dans les pas d'Isra&#235;l Galvan. Cette incompr&#233;hension fait que ce spectacle, incroyablement brut, pr&#234;te dans une certaine mesure &#224; rire ou &#224; sourire, &#224; moins que celui-ci ne fasse peur. Sans doute toutes ces r&#233;actions se succ&#232;dent-elles dans un ordre ou un autre dans la t&#234;te du public. Cette absence de sens clair est d'abord ce qui rend captif du spectacle : on ne peut qu'&#234;tre m&#233;dus&#233; par l'application que Galvan met en &#339;uvre et par la violence de son agitation insane.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Pourtant. Pourtant, il y a une beaut&#233; dans ce combat ; une gr&#226;ce finit par appara&#238;tre, se superposant &#224; la violence, dans une certaine mesure naissant d'elle. Le danseur qui n'est pas beau en lui-m&#234;me, petit et vout&#233;, le cheveu rare, le ventre bomb&#233; sur ses cuisses puissantes, finit par s'aur&#233;oler de gloire aux yeux de ceux qui le regardent. La sueur qui le pare, l'effort qui l'accapare, transfigurent ce petit homme en h&#233;ros. Ses poses f&#233;minines et ses attitudes masculines se m&#234;lent alors dans un unique corps glorieux et un m&#234;me mouvement les porte ensemble sans opposition, alli&#233;es dans un m&#234;me effort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Alors les hommes que la curiosit&#233; avait amass&#233;s l&#224; se mettent &#224; voir. Ils comprennent l'importance de ce &#224; quoi ils assistent et se sentent &#171; p&#233;n&#233;tr&#233;s &#187; par ce spectacle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Ils voient que, tapie au c&#339;ur de l'invisible, il est une pr&#233;sence. Que si ce geste n'est pas le geste d'un fou, c'est alors le geste n&#233;cessaire d'un des leurs accomplissant pour eux cela m&#234;me qu'il devait accomplir. Celui-ci s'entretient avec l'invisible &#8212; ses habitants, les dieux, les morts, tous les absents pourtant l&#224;, l'ensemble de ceux qui forment en creux notre monde &#8212; tout cet environnement cach&#233; avec lequel nous devons dialoguer (ce que nous faisons le plus souvent sans nous en rendre compte). Il est notre intercesseur dans le dialogue avec ces forces avec lesquelles nous devons n&#233;gocier, &lt;i&gt;pour vivre&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Comme les signes de certains animaux que nous ne savons pas bien interpr&#233;ter (&#224; qui sont-ils adress&#233;s ? peut-&#234;tre &#224; personne et &#224; rien), ce ballet poss&#232;de un sens cach&#233; que nous pressentons sans le comprendre. Ne serait-ce peut-&#234;tre que celui de situer son protagoniste dans l'espace et dans le vide, c'est-&#224;-dire dans l'espace des pr&#233;sences invisibles. Comme une baleine qui avec son sonar prend la mesure de l'immensit&#233; autour d'elle et r&#233;agit aux r&#233;ponses de celle-ci (le vide sollicit&#233; par son appel muet est somm&#233; de lui r&#233;pondre). Le vide est ainsi un guide. Sa forme dicte l'itin&#233;raire et les possibles du d&#233;placement. Il faut que quelqu'un fasse r&#233;sonner l'espace pour pouvoir y lire la r&#233;ponse de ceux qui l'habitent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034; id=&#034;outil_sommaire_1&#034;&gt;&lt;a title=&#034;Sommaire&#034; href='https://www.rhuthmos.eu/spip.php?id_auteur=272&amp;page=backend#outil_sommaire' class=&#034;sommaire_ancre&#034;&gt; &lt;/a&gt;Danse avec la mort&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Le flamenco mis &#224; part, on reconna&#238;t cependant certains des gestes ex&#233;cut&#233;s par l'interpr&#232;te. Une autre tradition andalouse nourrit en effet intimement le savoir chor&#233;graphique de Galvan : la tauromachie, qui est d'ailleurs en rapport &#233;troit avec le flamenco. Galvan s'est appropri&#233; ainsi certaines attitudes du picador, notamment ces postures hautaines de d&#233;fi qui pr&#233;ludent au combat. Mais certaines attitudes aussi du taureau : il gratte furieusement le sol comme celui-ci avant l'attaque, tra&#231;ant des lignes &#233;tranges dans la poussi&#232;re. C'est que la corrida convoque elle aussi une forme de folie, de danse, de transe, de contact avec les puissances invisibles et au premier chef avec la mort elle-m&#234;me. Dans &lt;i&gt;Solo&lt;/i&gt;, Galvan dansera d'ailleurs dans et autour d'un tas de sable, comme il dansera &#233;galement dans et autour d'un cercle de bois, ar&#232;ne minuscule pour accueillir les pas d'un homme transfigur&#233; en g&#233;ant. La poussi&#232;re de sable qui vole, comme plus tard la farine, feront appara&#238;tre ce partenaire invisible que suscite le danseur, cet autre secret, qu'invitent et interrogent ses pas (les volutes qui s'enroulent dans l'air autour de Galvan signeront la pr&#233;sence de celui-ci par-del&#224; l'absence).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Galvan a chor&#233;graphi&#233; explicitement la tauromachie dans un spectacle plus ancien intitul&#233; sans ambigu&#239;t&#233; &lt;i&gt;Arena&lt;/i&gt; (2004), comme, ailleurs, il a mis sur sc&#232;ne un ring de boxe et s'est chauss&#233; de gants. Mais au-del&#224; de l'analogie avec les arts martiaux ou la corrida, sur laquelle se focalisera Georges Didi-Huberman dans son interpr&#233;tation de l'art de Galvan&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;G. Didi-Huberman, Le Danseur des solitudes, Paris, Minuit, 2006.&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, c'est un hi&#233;ratisme bien ant&#233;rieur encore &#224; ces autres manifestations du corps qui est en jeu et qui appara&#238;t pleinement dans cette &#233;pure qu'est &lt;i&gt;Solo&lt;/i&gt;. Le hi&#233;ratisme du torero ou de l'athl&#232;te accomplissant son art est ici accord&#233; &#224; une pratique plus primordiale&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Pour laquelle le taureau dans la corrida, comme l'esth&#233;tisation du mouvement (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; : le dialogue avec les puissances invisibles, les dieux, la mort, soit les grands ordonnateurs suppos&#233;s de la vie humaine, ceux qui en d&#233;tiennent secr&#232;tement les cl&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
La poussi&#232;re qui s'&#233;l&#232;ve en volutes, la farine translucide qui s'enroule autour des jambes de Galvan montre &#224; tous (m&#234;me aux plus sceptiques) ces partenaires myst&#233;rieux. Elle rend sensible la pr&#233;sence de cet autre avec lequel il danse, dialogue et lutte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Il devient clair alors qu'Isra&#235;l Galvan n'est pas un fou mais plut&#244;t un grand pr&#234;tre, un sorcier, un chamane qui s'entretient avec les puissances non-humaines qui peuplent l'air qui nous entoure. Par ses gestes, il se hausse ainsi &#224; leur niveau, les appelle et dialogue avec eux. Ce faisant, il connecte donc les hommes avec ces entit&#233;s qui, parce qu'elles sont myst&#233;rieuses, ont une influence capitale sur leurs vies : elles sont notamment responsables de tout ce qui nous &#233;chappe dans le d&#233;roulement de nos existences.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Or celui qui dialogue avec les dieux est n&#233;cessairement une sorte de demi-dieu lui-m&#234;me, du moins un &#234;tre &#224; part (&#224; temps complet ou au moins dans ces p&#233;riodes de contact avec eux). Le hi&#233;ratisme de ses poses prend sens aux yeux des t&#233;moins : ce sont les gestes du sacr&#233;, les gestes magiques, propitiatoires &#224; la rencontre et &#224; l'&#233;change avec les puissances occultes. Les mouvements &#233;tranges, les signes kabbalistiques de sa chor&#233;graphie absurde, servent &#8212;on le comprend &#8212; &#224; forcer l'invisible &#224; lui r&#233;pondre. C'est pourquoi il n'entre nulle l&#233;g&#232;ret&#233; dans l'interpr&#233;tation de cette partition. Celle-ci requiert au contraire une concentration extr&#234;me et le s&#233;rieux solennel qui pr&#233;sident &#224; une telle rencontre. Dans cette sc&#233;nographie et cette chor&#233;graphie, tout r&#233;pond aux exigences du sacr&#233;, &#224; la rencontre avec les dieux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
C'est cela que joue Galvan, qu'il met en jeu. La Rencontre, par son interm&#233;diaire, entre les hommes (lui-m&#234;me et ces spectateurs qui l'entourent et l'encouragent &#8212;voire prient pour lui, c'est-&#224;-dire connectent leurs esprits au sien pour renforcer celui-ci et le rendre en mesure de c&#244;toyer voire d'affronter le monde des esprits) et les &#233;l&#233;ments tout-puissants de l'environnement, les pr&#233;sences mystiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Or la rencontre avec le supra-humain ne peut &#234;tre qu'harassante. Elle requiert une &#233;nergie colossale, physique et psychique, qui ne peut que laisser l'officiant ext&#233;nu&#233;. Lui-m&#234;me vid&#233; par ce vide qu'il a rempli et &#224; quoi il a donn&#233; de sa chair, de sa vie. &#171; &#199;a me coute de danser &#187; aurait d&#233;clar&#233; Isra&#235;l Galvan&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#192; Georges Didi-Huberman, op. cit.&#034; id=&#034;nh4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Il n'y a pas de dialogue possible avec les dieux sans une forme de sacrifice, ou bien souvent, d'auto-sacrifice. Le pr&#234;tre est le bouc &#233;missaire, celui par le sacrifice duquel le contact est fait, le dialogue nou&#233;, l'&#233;quilibre cosmique &#233;tabli. Pour ce type de pr&#234;tres, il n'est pas de plaisir &#224; officier, mais c'est un devoir, un sacerdoce. Le rituel du sacrifice est l'autre grande forme-origine des manifestations artistiques : l'invention de tout spectaculaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Qui lui a impos&#233; ce fardeau ? cette tache ? ce r&#244;le ? ni lui-m&#234;me, ni ses semblables v&#233;ritablement. Il est n&#233; avec les capacit&#233;s pour jouer ce r&#244;le &#8212; que d'autres comme lui n'ont pas &#8212; et a travaill&#233; de nombreuses ann&#233;es afin de nourrir ces capacit&#233;s, les perfectionner, les rendre op&#233;ratoires. C'&#233;tait son destin et il ne pouvait en &#234;tre autrement. Il devait assumer ces dons. C'est pourquoi danser est pour lui un devoir que les autres ne comprendraient pas qu'il n'accomplisse pas. Il doit danser pour eux tous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;BR/&gt;
Isra&#235;l Galvan est ainsi un h&#233;ros de la communaut&#233;. Son sacrifice est ce qui permet &#224; celle-ci d'exister et de prendre place parmi la cosmologie des puissances. Et ceci n'est possible uniquement que parce qu'est &#233;tablie cette liaison avec les forces sup&#233;rieures, les forces divines et les forces de mort. Galvan permet &#224; la communaut&#233; d'exister et de se reconna&#238;tre comme existant. Car elle a besoin de ce prolongement et de cette projection dans l'invisible de sa partie imm&#233;diatement visible et concr&#232;te (le rassemblement fortuit des hommes &#224; l'occasion de cette c&#233;r&#233;monie). Il a convoqu&#233; les forces sup&#233;rieures qui la sanctifient et assurent son existence qui ne peut &#234;tre que mystique. Ainsi, gr&#226;ce &#224; lui sont reli&#233;s morts et vivants, pr&#233;sents et absents, hommes et esprits, et hommes entre eux. Il a rendu visible l'invisible, suscit&#233; l'&#233;piphanie de la communaut&#233;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Il s'agit du &#171; Casino de la Exposici&#243;n &#187;, &#224; S&#233;ville.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;G. Didi-Huberman, &lt;i&gt;Le Danseur des solitudes&lt;/i&gt;, Paris, Minuit, 2006.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;Pour laquelle le taureau dans la corrida, comme l'esth&#233;tisation du mouvement dans le sport, ne sont au fond que des substituts, des versions d&#233;riv&#233;es, le taureau &#233;tant en particulier la mat&#233;rialisation donn&#233;e par l'esprit humain aux puissances de mort, rendues visibles jusque dans la survenue spectaculaire du tr&#233;pas &#8212; la mort comme spectacle.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmla&#034;&gt;&lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;span class=&#034;csfoo htmlb&#034;&gt;&lt;/span&gt;&#192; Georges Didi-Huberman, &lt;i&gt;op. cit.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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