Traduire en hexamètres français : une contradiction dans les termes ?

Juliette Lormier
Article publié le 3 février 2019
Pour citer cet article : Juliette Lormier , « Traduire en hexamètres français : une contradiction dans les termes ?  », Rhuthmos, 3 février 2019 [en ligne]. https://www.rhuthmos.eu/spip.php?article2180

Ce texte a déjà paru dans Anabases. Traditions et réceptions de l’Antiquité, n° 20, 2014. Nous remercions Pascal Payen, la revue Anabases et Juliette Lormier de nous avoir autorisé à le reproduire ici.


Résumé : Cet article propose d’analyser deux entreprises de traduction en hexamètres français : celle des Travaux et des Jours d’Hésiode par Jean-Antoine de Baïf dans ses Étrénes de poézie fransoeze an vers mezurés (1574), et celle de l’Iliade d’Homère par Philippe Brunet (2010). Il s’agit de resituer ces expériences dans l’histoire littéraire française, puis de définir ce qui les différencie, tant d’un point de vue métrico-rythmique que traductologique. Si le poète de la Pléiade reste très proche du patron métrique antique, le laissant poindre dans sa graphie même, Philippe Brunet, propose pour sa part une approche que l’on pourrait qualifier d’« hexarythmique » de l’hexamètre grec. La notion de signifiance, telle qu’elle fut définie par Henri Meschonnic notamment dans sa Critique du rythme, semble un outil pertinent pour mesurer la portée poétique d’une telle expérience de traduction. Dans ces deux traductions, la dimension phonique et oralisée de l’hexamètre français demeure primordiale.


Abstract : This paper aims to analyse two initiatives of translation in French hexameter : Hesiod’s Les Travaux et les Jours by Jean-Antoinde de Baïf in his Étrénes de poézie fransoeze an vers mezurés (1574), and Homer’s Iliad by Philippe Brunet (2010). First we will contextualise these initiatives within the history of French literature, and then we will focus on their differences, both according to formal aspects (metric and rhythm) and to translation itself. While the Pleiade poet respects the ancient metric pattern, which emerges in his own writing, Philippe Brunet proposes an approach to the Greek hexameter that could be defined “hexarhythmic.” The notion of significance, according to Henri Meschonnic especially in his Critique du rythme, seems to be a useful tool to appreciate the poetic relevance gained by these translations. For both of them, the phonic and oral dimension of the French hexameter is essential.




Homère ! à ce grand nom, du Pinde à l’Hellespont,

Les airs, les cieux, les flots, la terre, tout répond.

Monument d’un autre âge et d’une autre nature,

Homme ! l’homme n’a plus le mot qui te mesure !

Lamartine [1]


Malgré le silence des anthologies de poésie française sur ce fait singulier dans l’histoire littéraire, ainsi que le peu d’intérêt que lui accorde encore aujourd’hui la recherche universitaire [2], nombreux sont les poètes français qui ont tenté, du XVIe siècle à nos jours, de mesurer leurs vers sur ceux des anciens, c’est-à-dire, dans un processus que l’on pourrait presque qualifier de translatio studii métrique, d’adapter au français les principes de la prosodie grecque et/ou latine ancienne(s). Séduits par l’idée de se mesurer à eux, ces auteurs ont pour la plupart inventé, théorisé [3] et mis en pratique un système permettant de former des pieds en français. Des pieds ? Qu’est-ce à dire ? Précisément ici, selon la définition purement classique de la métrique ancienne, divers groupements repérables de syllabes longues et de syllabes brèves qui, une fois disposés ensemble dans un nombre et un ordre particulier, forment un vers grec ou latin [4].

 Plusieurs poésies françaises « à l’antique [5] », plusieurs hexamètres

Il faut dès maintenant préciser notre propos et distinguer divers types d’expériences métriques « à l’antique » en France. Si les auteurs français apprennent à percevoir comme à apprécier des alternances de durée constituant une succession de pieds dans les vers grecs et latins (succession marquée elle-même par le retour régulier d’un ictus rythmique [6]), le chemin est encore long de cette métrique quantitative à son adaptation dans leur langue. Cela tient d’une part à la primauté accordée très tôt à la métrique syllabique en France et à l’idée qu’il n’existe pas de prosodie du français [7] : la possibilité d’une métrique quantitative a été ainsi promptement évacuée, notamment grâce à une catégorie interprétative plutôt critiquable que l’on a pu nommer le « génie de la langue française ». Ainsi, à mesure que l’histoire littéraire s’est écrite, les obstacles idéologiques ont freiné les tentatives, puis grandi, enfin gagné en légitimité apparente par le résultat même de leur effet dissuasif sur les poètes. D’autre part, pour n’importe quel auteur, l’adaptation passe d’abord par une perception toute personnelle du vers antique et de son rythme. Cette perception a son importance dans le travail postérieur de restitution [8] : ainsi, Baïf dans sa traduction des Besognes et des Jours ne recrée pas ce qui serait objectivement l’« hexamètre historique » d’Hésiode, tel qu’il aurait été transmis par le texte dans sa forme originelle et idéale, mais plutôt ce qu’il perçoit de cet hexamètre, ce qui, rythmiquement lui semble caractéristique de ce vers. Bien sûr, la perception s’attache globalement aux mêmes qualités saillantes du vers pour la plupart des auteurs, mais les moyens mobilisés par eux pour recréer ce mètre tel que perçu peuvent être différents. Les poètes ont recours à divers éléments de saillance (syllabes allongées, accentuées, etc.) pour rendre précisément ce qui a été perçu (avec toute l’ambiguïté que cette dernière expression implique également : perçu en lecture intérieure, en récitation à mi-voix, en déclamation, en psalmodiant et en battant la mesure ?).


D’un point de vue historique, les expériences successives de composition de poésie à l’antique (nommée également poésie « métrifiée », « mesurée », « métrique » ou encore « prosodique ») ne se sont jamais inscrites dans un courant littéraire majeur ou dominant qui eût pu donner à ceux qui s’y risquaient l’élan fédérateur propice à poursuivre longuement l’entreprise, et par conséquent, à lui donner un achèvement certain. Bien au contraire, nous traitons ici d’expériences et de systèmes parallèles, et plus précisément marginaux. De fait, en matière de poésie à l’antique, les tentatives sont nombreuses, puisqu’elles parsèment distinctement l’histoire littéraire française, mais elles restent pour la plupart (le XVIe siècle et probablement le XXIe exceptés [9]), le fait de groupuscules d’auteurs s’attelant à la tâche très ponctuellement, quand il ne s’agit pas de l’expérience unique et inouïe de quelque poète isolé, faisant figure de véritable aérolithe dans son quart de siècle, et qui, pour cette raison précisément, est rapidement découragé [10]. Malgré cette représentation restreinte dans la chronologie littéraire française, si l’on dresse un panorama historique de ce type d’expériences, deux remarques s’imposent : en premier lieu, un grand nombre de tentatives se situe dans le domaine de la traduction, qu’elle soit de textes anciens (Hésiode, Homère, Pindare, Sappho, Catulle) ou modernes (Hölderlin). Dans ce cas, les questions de composition de l’hexamètre ou d’autres vers anciens s’articulent aux divers problèmes posés par la traduction dite « poétique » [11]. En outre, les techniques de restitution peuvent changer en fonction de l’émergence progressive de traités théoriques propres à influencer les expérimentateurs. Il n’existe donc pas une seule poésie « à l’antique » française, mais plusieurs, pas un seul hexamètre français, mais plusieurs. Pour aller plus loin encore, nous allons voir dans cette étude qu’il n’existe pas un hexamètre français de traduction (qui serait adopté de façon univoque dans une espèce de rapport « naturel » à la langue) mais plusieurs, selon les principes de restitution appliqués par tel ou tel auteur et, encore en amont, selon sa perception personnelle de l’hexamètre ancien.

 La traduction poétique : problématiques et réponses hexamétriques

Vouloir traduire le texte homérique ou hésiodique en hexamètres révèle en soi une prise de position poétique [12]. D’une part, le refus de la prose que cela implique n’a rien d’anodin lorsque l’on sait que la traduction en prose de l’épopée connut dès le XVIIe siècle une popularité écrasante en France : systématiquement située du côté du vrai sens et de la transmission de l’idée juste, on lui opposait en effet la traduction en vers, trop rigide, aux dires de ses détracteurs, et laissant trop peu de libertés quant au choix et à l’agencement des mots. Depuis quelques années cependant, plusieurs traductions en vers saluées par la critique et les lecteurs tendent à inverser cette tendance et à redonner leur juste place aux divers mouvements rythmiques et sonores du poème originel, et parmi elles notamment l’Odyssée de Philippe Jaccottet [13]. La quête du sens ne semble plus dans les esprits remise en cause par le recours aux vers. D’autre part, dans ce choix délibéré de l’hexamètre, une attention toute particulière est portée au rythme originel du poème ancien, soit que le traducteur croie fermement en sa capacité à transmettre plus adéquatement la parole épique (mais ne devrions-nous pas parler ici de chant ?), soit qu’il ait comme souci profond de rendre le poème dans toute son essence, dans cette nature unique, à la fois plastique et sémantique de la parole scandée, ne cessant jamais de concevoir ce chant révéré comme un tout. Le choix d’une traduction en hexamètres peut bien entendu naître de ces deux élans à la fois, mais il peut aussi être guidé, comme dans le cas de Baïf, par le souci de défendre et illustrer sa langue en la mesurant à celle des anciens et en lui accordant, dans un processus d’aemulatio déjà cher aux Romains, une noblesse antique [14].


Mais choisir de traduire en hexamètres est aussi révélateur d’une poétique de la traduction telle qu’elle a pu être théorisée en France dès les années 1980-1990 par Efim Etkind ou Henri Meschonnic [15]. Selon Etkind, le poème scelle l’union d’un sens et d’une forme et ne doit par conséquent jamais être traduit partiellement. L’auteur va plus loin : il ne faut d’après lui jamais tenter de traduire le sens porté par un poème sans essayer simultanément d’en traduire le rythme, la matière sonore et la composition [16]. Meschonnic quant à lui, tout en se gardant de confondre vers et poésie, relativise la crise de la traduction poétique qu’avait postulée Etkind en France et résout dans sa définition du rythme le traditionnel conflit qui opposait jusqu’alors forme et fond, forme et sens, au cœur du signe :

« […] je prends le rythme comme l’organisation et la démarche même du sens dans le discours. C’est-à-dire l’organisation (de la prosodie à l’intonation) de la subjectivité et de la spécificité d’un discours : son historicité. Non plus un opposé du sens, mais la signifiance généralisée d’un discours. Ce qui s’impose immédiatement comme l’objectif de la traduction. L’objectif de la traduction n’est plus le sens, mais bien plus que le sens, et qui l’inclut : le mode de signifier [17]. »

Affirmant ainsi à son tour l’union indissoluble de la forme et du sens dans le poème, Meschonnic définit la grande traduction comme « une contradiction tenue, au sens contraire de la conception courante qui tend à la résoudre dans une direction ou une autre, entre les deux termes de la dualité du signe : vers la langue de départ ou vers la langue d’arrivée, vers la forme ou vers le sens, vers l’exactitude ou vers une beauté d’adaptation, toujours dans l’effacement du traducteur [18]. » Le choix de l’hexamètre comme vers de traduction de l’épopée ancienne en français pourrait se situer dans cette « contradiction tenue » définie par l’auteur : de fait, par sa longueur, à la fois considérable et variable (par opposition aux formes syllabiques fixes tel que l’alexandrin ou le décasyllabe : dans le cas de la transposition presque « classique » de Baïf, l’hexamètre compte de treize à dix-sept syllabes, dans le cas de la restitution de Brunet, en moyenne entre treize et seize), l’hexamètre est un vers doté d’une souplesse certaine qui ne contraint pas excessivement le traducteur soucieux simultanément du sens. Le rythme de ce mètre, une fois apprivoisé pour la composition, senti comme un vecteur et un allié du sens, peut même lui devenir assez aisément consubstantiel. Ainsi, l’hexamètre pourrait bien représenter un candidat idéal pour l’avènement d’une phono-sémantique, ou bien de ce que Meschonnic nomme lui-même « la sémantique prosodique et rythmique [19] », ce tout qui correspond au poème. En outre, commentant ce qu’il nomme l’« effet de signifiance » dans deux hexamètres d’Homère (Iliade VIII, v.64 et 65), Meschonnic affirme qu’ils constituent également un bon exemple de « l’agir du langage [20] », selon le postulat, fondamental pour le critique, que le texte est avant tout action plutôt qu’unique information, et que la traduction doit rendre non pas ce que les