Sur le rythme, la poétique, les sciences sociales : un débat avec Henri Meschonnic

Pascal Michon
Article publié le 14 décembre 2010
Pour citer cet article : Pascal Michon , « Sur le rythme, la poétique, les sciences sociales : un débat avec Henri Meschonnic  », Rhuthmos, 14 décembre 2010 [en ligne]. https://www.rhuthmos.eu/spip.php?article229

Henri Meschonnic nous a quittés le 8 avril 2009. Certains connaissent ses traductions de la Bible, d’autres sa poésie, d’autres encore ses essais de poétique et de théorie du langage. Ce qui fait l’unité de son œuvre reste encore aujourd’hui en grande partie à découvrir.


Après de nombreuses années d’entente réciproque, nos chemins se sont finalement séparés en 2005 à la suite de la parution de Rythmes, pouvoir, mondialisation, qu’il avait très peu apprécié.


Avec le recul, il m’a paru utile de publier les échanges que nous avons eus à cette occasion. En dépit de la tension qui les traverse et parfois même de leur aigreur, un certain nombre des sujets qui y ont été discutés me semblent en effet susceptibles d’intéresser aujourd’hui les chercheurs concernés par les questions rythmiques. Ils jettent aussi quelque lumière sur une œuvre protéiforme, sur ses qualités et ses défauts. Je forme le vœu que les enjeux profonds de ces discussions l’emportent dans l’esprit des lecteurs sur leurs aspects anecdotiques – car s’il est vrai que les débats d’idées mobilisent toujours des affects, ils n’en restent pas moins des débats d’idées.


Faute des autorisations nécessaires, je ne publie toutefois ici que les lettres que je lui ai personnellement adressées.



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HENRI MESCHONNIC à PASCAL MICHON


Lundi 29 août 2005



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PASCAL MICHON à HENRI MESCHONNIC


Paris, le 31 août 2005


Cher Henri,


Que voilà une lettre amère et décourageante ! Je pensais que tu allais apprécier une tentative pour faire vivre tes idées au-delà de leur lieu de naissance, que tu allais, tout en critiquant éventuellement quelques-unes de mes erreurs, y reconnaître des surgeons de ton œuvre poussés dans des terres nouvelles. Mais, tu as préféré y voir un vol, un pillage éhonté de tes idées, une appropriation illégitime. Mon essai pour faire pénétrer quelques idées de la théorie du langage et de la poétique dans les sciences sociales n’est, à tes yeux, qu’un vulgaire détournement – qui plus est « inconscient »…


Tu mentionnes rapidement, car cela ne rentre évidemment pas très bien dans ta lecture, que j’ai le premier organisé un séminaire d’une année sur ton travail au Collège International de Philosophie, que j’ai publié un livre entier qui t’est consacré (et pas seulement « une contribution »), que j’ai organisé avec deux compères que tu connais un colloque à Cerisy qui t’était également entièrement consacré, que je m’apprête à en publier les actes, et que nous avons ensemble le projet d’un livre d’entretiens, où, si tu le veux bien, tu pourras développer ta pensée sous une forme nouvelle. Tu ne dis pas – désolé d’insister – que je suis l’un de ceux qui en France connaît le mieux ton travail. Tu ne dis pas non plus que je suis l’un des seuls à avoir fait des cours à l’étranger sur ton œuvre.


Comme on dit aux États-Unis, je plaide non coupable. Je n’escamote rien du tout et je ne dors pas non plus. Comme beaucoup, tu es piqué que l’on t’emprunte des idées. Mais tu devrais au contraire en être heureux. Cela prouve leur valeur, qu’elles fonctionnent et font leur chemin malgré les attaques répétées auxquelles tu as été soumis depuis si longtemps. Tu ne devrais pas non plus avoir peur qu’on ne reconnaisse plus qui en est l’auteur. Je comprends que tu sois sensible sur ce sujet, mais en l’occurrence je ne pense pas qu’il y ait méprise sur l’appellation d’origine, car il me semble avoir suffisamment fait pour qu’on sache de qui elles sont…


Je laisse de côté les relevés minutieux d’expressions dans lesquelles tu vois une « minimisation » de ton travail et qui sont toutes sorties du mouvement d’ensemble du livre, mouvement qui leur donne un sens un peu moins négatif que tu ne l’affirmes. Tout mon projet a consisté en effet à introduire dans les sciences sociales des concepts auxquels elles résistent de toutes leurs forces. J’ai pour cela adopté une démarche prudente et volontairement pédagogique, partant des seules formes de rythmes connues par les sociologues (et qui ne sont pas directement liées à celles de la poétique), pour ensuite introduire très progressivement des formes qui en sont de plus en plus éloignées et aboutir, finalement, dans le chapitre sur Benjamin, au primat du langage et à la notion de rythme poétique – où tu es dûment cité. On peut estimer le résultat discutable, on peut également discuter la pertinence de la notion d’ « aspects rythmiques » (social, corps, langage) par laquelle j’essaie d’articuler les rythmes poétiques à ceux du corps et de la société, on peut critiquer les défauts d’une construction qui essaie de donner corps sociologiquement à la notion du langage comme « interprétant » ultime de la société – tout cela serait bienvenu –, mais on ne peut pas faire comme si ce mouvement n’existait pas. Que tu le veuilles ou non, tu n’es pas cité à chaque page, mais tu l’es là où il faut : au sommet de la construction. D’une certaine manière, ces citations sont la clé du livre et signifient : à bon entendeur salut ! Je ne crois pas qu’il fallait en rajouter, sauf à être totalement contre-productif en multipliant les chiffons rouges contre lesquels ces taureaux de sociologues auraient foncé immédiatement pour discréditer le livre comme un pur produit « poétique ».


Le seul argument que je retiens de ta lettre est lorsque tu me reproches de faire de la poétique une « discipline régionale » et non pas la « théorie critique d’ensemble » qu’elle est. C’est la seule critique qui touche un peu le fond de mon livre, dont tu ne dis rien. Même si elle ne me semble absolument pas justifiée, je dois dire que je m’attendais un peu à cette réaction, car mon livre se présente, au moins au premier abord, comme un travail qui respecte les divisions disciplinaires traditionnelles. Je pensais simplement, naïvement peut-être, qu’on verrait le propos caché derrière cette présentation trompeuse, en observant le déplacement d’ensemble de l’argumentation, qui, lui, traverse allègrement et obstinément les disciplines. Par ailleurs, je ne connais pas beaucoup de livres de sciences sociales qui consacrent plus de la moitié de leurs pages au langage. De ce double point de vue, mon travail est loin de réduire la poétique à une simple discipline régionale. Il prouve, bien au contraire, qu’on peut relire, grâce à elle, de très nombreux textes et faire réapparaître au sein des sciences sociales un problème perdu. Il prend la poétique comme interprétant des sciences sociales. N’est-ce pas ce que tu as toujours défendu ?


Donc, plutôt que de me disputer sur des broutilles, des malentendus et des accusations de trahison (inconsciente !!!!) qui ne tiennent pas debout, aurais-tu la gentillesse de me dire ce que tu penses de mon livre sur le fond ? À tes yeux, ce livre va-t-il contribuer à un effacement de la poétique ou, au contraire, à la faire reconnaître encore un peu plus ? Est-ce que tu penses, par ailleurs, une fois les aspects tactiques mis de côté, que l’extension des questions de la poétique et de la théorie du langage aux sciences sociales a porté ses fruits ? Enfin, te semble-t-il tout simplement utile ? T’a-t-il appris quelque chose ?


P.



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HENRI MESCHONNIC à PASCAL MICHON


1er septembre 2005



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PASCAL MICHON à HENRI MESCHONNIC


Paris, le 3 septembre 2005


Mon cher Henri,


Je préfère nettement le ton de ta dernière lettre.


Dans la première, tu me disais que je me serais approprié sans le dire tes idées et que je les réutiliserais de manière « inconsciente » et qu’il faudrait que je fasse un « retour sur moi-même » pour « prendre conscience » d’un rapport faussé à ton œuvre. Comme tu sais très bien qu’à Paris, s’il y a quelqu’un de conscient de ton travail, c’est bien évidemment moi, je ne pouvais donc comprendre cette affirmation que comme une accusation voilée de plagiat délibéré. C’est-à-dire de malhonnêteté. Cette insinuation était si injuste que je t’en ai voulu pendant quelques jours.


Ta deuxième lettre porte la discussion sur le fond, ce que j’apprécie grandement et m’enlève le poids que j’avais sur l’estomac. Car les questions que pose mon essai sont là et pas ailleurs, et je pense qu’elles méritent d’être sérieusement discutées.


Tout d’abord, mon rapport à ton travail. La poétique de Meschonnic, ce n’est pas de ma faute, et c’est même plutôt de la tienne, je suis tombé dedans quand j’étais petit ! De plus, j’ai passé suffisamment de temps à lire et à commenter tes textes pour en avoir une connaissance assez précise. Il n’y a donc aucune surprise à ce que je parle assez bien le Meschonnic. Maintenant, cela ne veut pas dire que tout mon travail dépende du tien. Il s’agirait plutôt de forger une appréciation correcte du rapport entre ce qui y vient de toi et ce qui m’appartient en propre – notamment du côté des phénomènes anciens et récents que je décris qui ne relèvent en rien de tes analyses. Tu as plutôt tendance à voir le premier point, tu te focalises sur les meschonnicismes de mon discours et tu tonnes parce qu’ils ne sont pas tous référencés en bas de page. Pour ma part, comme j’ai abondamment décrit, ailleurs, et avec l’espace suffisant pour en rendre compte de manière non caricaturale, ce qui me semblait important dans ton travail, comme je cite sur la quatrième de couverture les livres où tu es copieusement cité (y compris mon Gadamer que tu as oublié au passage et qui fait la part belle à ta poétique – et sans parler de ma contribution à La Force du langage), je considère ne pas avoir à y revenir dans un livre déjà suffisamment touffu. Nous avons donc chacun un point de vue subjectif sur la question, mais il me semble quand même – objectivement – que tu fais fausse route. Sur un strict plan moral, je ne vois pas, de toute façon, comment tu as pu un seul instant imaginer, que j’aie pu chercher, après toutes ces années de travail obstiné et sans gloire, à détourner indûment ton patrimoine. Je te l’avoue, ce soupçon m’a beaucoup blessé et révolté. La vérité la voici : tes amis ne cherchent pas à te tondre la laine sur le dos, ils font ce qu’ils peuvent pour défendre ton travail et avancer simultanément le leur, avec les faibles moyens qu’ils ont à leur disposition.


Venons-en maintenant aux choses sérieuses. Il y aurait une « non-continuité conceptuelle » entre les différentes acceptions du rythme que je manipule, d’où un risque « d’éclectisme ». Oui ! Trois fois oui ! Tout à fait d’accord, je sais mieux que personne que mon essai d’articulation des différentes facettes de ce que j’appelle les rythmes de l’individuation est fragile, encore tout hypothétique. Je te l’indiquais déjà dans ma dernière lettre et tu penses bien que les questions que tu te poses, et que nos amis commencent également à se poser, je me les suis posées avant vous – en y mettant toutefois le temps et l’obstination qu’il faut pour en mesurer l’ampleur réelle et pour essayer d’y trouver des réponses.


Avant d’en venir à ce point, je voudrais faire une remarque. Toute réussite de mon entreprise mise à part, s’il est une chose dont je suis sûr, c’est quand même que le problème que je pose dans mon livre ne saurait être évité par la poétique et par tous ceux qui s’en réclament. On pourra certes critiquer mes propositions, mais on ne pourra se contenter de poursuivre longtemps sur une ligne stratégique qui ne me semble pas tenable. Cela pour au moins trois raisons : 1. Parce que tu as toi-même indiqué, tout au long de tes écrits, des tas de pistes de recherche sur le rythme, que tu as explorées en fonction de tes besoins du moment mais qui restent comme autant d’invitations à aller y voir encore plus profondément. J’ai suivi ces indications, entre autres pour Mauss, Mandelstam, Freud et Benjamin, mais il en reste encore beaucoup d’autres à explorer. 2. Parce que les notions de « théorie d’ensemble » et de « théorie critique » n’acquerront un pouvoir de conviction complet que lorsqu’elles renverront à une démarche entièrement dialectique (au sens de la théorie critique justement), c’est-à-dire qui ne se limite pas à repérer des manques et des défauts (de théorie du langage, de conception du rythme, de conception de la subjectivation, etc.), mais qui rendent aussi compte, par une analyse interne de leur fonctionnement, des aspects positifs, utopiques, des objets auxquels elles s’appliquent. Car s’il y a bien quelque chose que l’on peut retenir de Benjamin (et de Kracauer), c’est précisément de chercher l’utopie qui se cache au fond du négatif lui-même. 3. Parce que ces notions ne seront jamais acceptées, ou au moins reconnues, au-delà de leur sphère d’apparition, sauf si elles sont en quelque sorte traduites dans les idiomes des sciences sociales et des philosophies auxquelles elles s’appliquent. Pour le dire de manière brève, faute d’une démarche pour articuler de manière plus compréhensible la poétique à son extérieur, celle-ci restera enfermée dans le ghetto où elle est pour le moment consignée.


Tu vois, il est vrai, peut-être les choses différemment, car c’est toi l’inventeur de cette démarche et tu as eu besoin pour la créer de la distinguer fortement de ce qu’elle n’était pas. C’était une nécessité vitale, en effet, de trancher dans la confusion, de rejeter clairement tout ce qui empêchait la constitution d’une théorie du rythme. Je ne remets absolument pas en question ce geste fondateur. Maintenant, pour ce qui nous concerne, nous qui venons après toi, ce n’est pas qu’il ne faille prendre garde aux risques d’involution, mais nous disposons d’un acquis, ferme et assuré. Nous ne sommes plus, comme tu l’étais quand tu as commencé à réfléchir à ces questions, devant un chaos théorique (dès 1970 je te l’accorde, j’ai un peu simplifié, mais c’est parce que le livre qui fait aujourd’hui référence sur la question ce n’est pas Pour la Poétique I mais Critique du Rythme). La poétique du rythme est entrée depuis suffisamment longtemps dans sa période de maturité pour pouvoir s’affirmer autrement. C’est pourquoi, je la vois aujourd’hui, pour ma part, je l’espère en tout cas, sereine, débarrassée de toute acidité inutile, pleine de sa puissance de vie et de sa force d’affirmation, en un mot un peu à l’image d’un sage spinoziste ou encore d’un subtil joueur de go. Je la vois dialoguant, sans rien lâcher et avec la finesse qui convient si l’on veut renverser réellement le rapport de force, avec des disciplines qui jusque-là l’ont ignorée. Il ne s’agit pas de perdre son âme, mais de faire de la poétique une force que les sciences humaines soient, nolens volens, obligées de prendre en compte.


Dans mon livre, j’ai pris à bras le corps la question du rapport de la poétique aux sciences sociales et à la psychanalyse – pour des raisons évidentes, j’ai laissé la philosophie de côté, mais il faudra bien s’y frotter un jour, comme commence à le faire Véronique Fabbri – et cela m’a amené tout naturellement à traiter la question plus précise du rapport entre les rythmes du langage et les autres rythmes de l’individuation. Sur ce plan, l’interrogation qui se posait était la suivante : fallait-il en rester aux distinctions que tu as proposées dans Critique du Rythme ou bien pouvait-on reprendre la question, non pas pour la faire régresser dans l’indistinction antérieure, mais pour la porter à un niveau supérieur d’intégration ?


Ma conclusion, qui est à discuter – mais j’aimerais bien que cela se fasse d’une manière véritablement théorique, c’est-à-dire 1. en cherchant à construire ensemble une réponse fiable, 2. sans y mêler des procès d’intention ou de la psychologie – c’est qu’il est possible de remettre en continuité les différents rythmes (social, corps – au sens de corps socio-historique, de bios et pas de zoé –, d’une part, et langage, de l’autre) en les observant comme des « manières de fluer », notion que je reprends, à travers toi, à Benveniste. En rompant, comme l’exige ta poétique, avec les conceptions binaires et unifiantes du rythme, cette notion permet en effet de mettre l’accent sur la spécificité de chaque type de rythme de l’individuation et de considérer ceux-ci comme des formes de plus ou moins grande « rythmicité », c’est-à-dire de potentialité d’individuation. Si on les observe de cette manière, on voit qu’il n’y a en fait aucune nécessité conceptuelle à trancher entre les différents types de rythme ; ils peuvent tous être intégrés à une échelle dont le critère de valeur reste le rythme signifiant. Ce qui compte est de conserver ce critère, i.e. une définition ultime du rythme non dualiste. La question porte sur le type de regard que l’on adopte, sur la stratégie épistémologique et éthique, pas sur les phénomènes observés, qui, eux, doivent être tous intégrés par la poétique.


Il n’y a aucune raison, en effet, pour que celle-ci ne pénètre pas dans le champ des phénomènes sociaux, corporels et même psychiques, tels que les ont étudiés les sciences sociales et la psychanalyse. Je dirais même, au contraire, il est tout à fait légitime qu’elle y pénètre, car si le langage est l’interprétant du social, il est normal qu’elle parcoure tous les degrés de ces processus d’interprétance. Mieux encore, elle se doit d’y pénétrer, car si elle ne le fait pas, on aura toujours beau jeu de lui objecter, précisément, qu’elle n’est qu’une « théorie régionale » de la littérature, une approche « extérieure » et « poétique » du social et du politique, qui ne sait pas de quoi elle parle. De ce point de vue, je soutiens que mon livre, non seulement est totalement compatible avec les présupposés de ta poétique et de ta théorie du langage, qu’il en respecte sinon la lettre du moins l’esprit (pardonne cette rhétorique dualiste), mais qu’il apporte à celles-là le début de la prolongation vers les sciences sociales dont elle avait besoin.


Pour finir cette diatribe, j’aimerais aussi faire valoir la chose suivante : la fécondité de ma démarche ne doit pas être jugée seulement du point de vue de son apport à la poétique. Il faudrait aussi la mesurer par son effet sur les sciences sociales et, au-delà, sur le champ de la réflexion politique. Or, sur ce plan, il me semble quand même avoir atteint deux objectifs qui ne sont en rien négligeables. D’une part, les questions et les outils venant de la poétique ont permis de faire réapparaître dans le passé des sciences sociales, un débat complètement oublié. Ils ont aidé à révéler un inconscient des sciences sociales et de la psychanalyse. Ils ont rendu possible une nouvelle lecture de la période structuralo-systémiste. Toutes choses qui pourraient avoir des conséquences importantes à l’avenir. De l’autre, ces questions et ces outils ont permis de commencer à bâtir une nouvelle approche des phénomènes de fluidification des sociétés contemporaines. Des questions politiques nouvelles, comme celle de l’Empire, du modèle réticulaire, de l’idéologie néo-libérale, des nouveaux appareils de communication et de tri de l’information (l’Internet), de « l’individu post-moderne », peuvent être désormais approchées d’une manière véritablement critique, ce qui n’était pas le cas dans les théories en vogue ces dernières années. Sur cela aussi, j’aimerais avoir votre avis, à vous tous. Car, en dehors du cadre général dans lequel il se place, il y a aussi dans mon livre des propositions qui concernent notre monde et qui n’appartiennent (pour le moment) qu’à moi.


Voilà, j’ai vidé mon sac. Comme tu dis, sans rancune ? Je t’appelle bientôt (dès que tu auras digéré mes impertinences) pour prendre rendez-vous et continuer notre petit travail en cours.


Pascal


PS : Pour ce qui est du « faux rapport à Benveniste ». Quel faux rapport ? Je n’ai jamais dit que Benveniste avait inventé la théorie du rythme. J’ai dit que tes travaux puisaient « une partie de leur inspiration dans un article écrit par lui en 1951 ». C’est faux ? À moins que cet article que tu cites et commentes dans Critique du Rythme, ne t’ait servi à rien pour construire ta propre vision du rythme. Là aussi tu me cherches des poux dans la tête. Mais comme tu le sais, cela fait longtemps que je porte les cheveux courts. Il n’y a rien à trouver de ce côté là. D’ailleurs, dans ta mauvaise humeur, tu t’es complètement mépris sur le sens de mon affirmation. Loin de « rabattre » ton travail sur celui de Benveniste, je voulais juste indiquer une continuité souterraine depuis Mauss jusqu’à toi, en passant par Benveniste, continuité de préoccupation qui me semble tout à fait intéressante, non seulement de mon point de vue d’historien, mais aussi d’un point de vue théorique. Quel mal à cela ?



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ARTICLE d’HENRI MESCHONNIC DANS LA REVUE EUROPE, N° 919-920, novembre-décembre 2005




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PASCAL MICHON à HENRI MESCHONNIC


Paris, le 29 novembre 2005


Cher Henri,


J’ai bien reçu ton CR de Rythmes, pouvoir, mondialisation et il me met dans un très grand embarras. Je l’ai lu et relu, je l’ai fait lire à des amis et vraiment je n’y trouve rien de positif. Tu commences par un coup de clairon : « Pascal Michon, historien, est la transdisciplinarité à lui seul » qui sonne comme le début d’un assaut. La suite donne sens à cette affirmation ambiguë : tu parcours mon livre au pas de charge à coup de citations qui en donnent une vision morcelée et dont je me demande bien ce qu’un lecteur non prévenu peut retenir. Vu l’entrée en matière, il en conclura nécessairement que le projet transdisciplinaire n’a pas été tenu et que le livre se présente comme un fatras sans intérêt. Pour qu’il puisse comprendre de quoi il s’agit, il aurait fallu lui donner au moins quelques indications sur la charpente de mon travail. Or, sauf dans le deuxième paragraphe où, sans prendre parti – ce qui est en fait déjà prendre parti –, tu cites quelques phrases de l’introduction, tu n’en dis rien du tout.


1. Rien du projet de faire ressurgir un inconscient des sciences sociales ; 2. rien de l’élaboration progressive d’un concept – le rythme comme forme du mouvement de l’individuation – qui permet d’articuler les rythmes dans le langage et les autres rythmes décrits par les sciences sociales, sans les confondre mais sans non plus les considérer comme contradictoires ; 3. rien de la première reconstruction d’une histoire des rythmes de l’individuation depuis les sociétés polysegmentaires et les premières constructions étatiques ; 4. rien de l’analyse des rapports entre corps, langage et pouvoir aux XIXe et XXe siècles ; 5. rien de l’analyse du monde fluide contemporain sur laquelle débouche le livre ; 6. rien des propositions concernant une politique de l’art à notre usage ; 7. rien sur la stratégie de prise sur la société à partir du point de vue du primat du langage.


Au lieu de cela, tu accumules une cascade de citations ajointées les unes aux autres par quelques chevilles : « l’étude passe des ... », « on repasse par... », « Revient Gabriel Tarde... », « Ce qui rebondit en une critique... », « Puis c’est les rythmes techniques.... », « C’est de passer et repasser par... », etc. L’enfilade et la rapidité de l’écriture produisent un effet ravageur. Confronté à cet amoncellement incompréhensible, le lecteur ne peut que ressentir de l’antipathie, pour ne pas dire plus, à l’égard de mon livre.


Ton texte pivote alors autour d’une affirmation invraisemblable : « Pascal Michon reprend comme une vérité la fable du meurtre du père dans Totem et tabou ». Je n’en croyais pas mes yeux en lisant cette phrase. Non seulement, je discute dans le détail de la fiabilité historique et anthropologique des travaux de Freud, mais ce lapsus est navrant, car on voit bien ce qu’il révèle : tu as peur de tes propres enfants ! Pour ma part, j’en reste à quelque chose que tu nous as appris : comme dans l’art, il n’y aucun meurtre du père dans la pensée. Pas de dépassement. Que des œuvres qui resteront actives au-delà de leurs successeurs immédiats. Je ne comprends donc pas pourquoi je mérite un tel traitement.


Les seuls commentaires personnels qui apparaissent avant le bouquet final reviennent comme un refrain. Tu m’accuses, de manière plus ou moins voilée (car on ne sait si tu rapportes mon jugement sur les auteurs ou mon opinion sur la question du rythme), de faire référence à la conception dualiste du rythme : « Mais toujours au sens traditionnel de rythme », « Toujours la notion traditionnelle de rythme », « Mais c’est toujours, une notion de rythme comme symétrie dans le temps qui est présupposée ». Or, là aussi l’ambiguïté s’éclaircit vers la fin du texte : c’est bien moi qui confonds les formes de rythmes : « Aussi cette histoire de l’individuation garde une ambiguïté et une ambivalence, entre la définition traditionnelle du rythme qui est cyclique, et une autre venue de la poétique ». La conclusion sur cinq ans de recherche et de réflexion pour articuler les rythmes signifiants aux rythmes sociaux et corporels est lapidaire et lapidante : ma pensée est un « éclectisme ». Mieux, elle constitue désormais un véritable obstacle épistémologique. Comme en écho à ta première phrase, tu conclus : « Elle maintient la réflexion sur l’avenir et l’analyse des rythmes sociaux dans une contradiction non maîtrisée ». Il n’y a donc rien à trouver dans mon travail. Il faudra attendre quelqu’un d’autre pour construire une théorie des rythmes sociaux digne d’intérêt.


Tu as bien sûr le droit de ne pas être d’accord avec mes propositions et même de trouver mon travail sans aucune valeur. En revanche, j’apprécie vraiment très peu le fait que tu aies rendu tes critiques publiques. Non seulement je les trouve injustes, car une fois que tu as vidé mon livre de toute organisation, tu peux en accuser facilement les prétendus confusion, éclectisme et contradiction, mais je les ressens aussi comme peu amicales. Pour ma part, je ne me suis jamais permis de publier mes réserves, quand j’en avais, par exemple sur ton Spinoza. On me l’a demandé et j’ai refusé ; je pensais que ta situation d’isolement ne s’y prêtait pas. Faut-il te rappeler que je suis toujours, malgré mes publications et travaux, dans le secondaire et que les chances de trouver un jour un poste à l’université sont extrêmement faibles ? Or, en étalant tes critiques sur la place publique, tu me mets en difficulté – au lieu de m’aider.


Dans ce CR, je ne trouve donc aucune appréciation positive. Je n’y lis que des critiques, qui me semblent personnellement infondées, et un rejet profond de mon travail. Je le regrette. Que dire de plus ?


Bien à toi,



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HENRI MESCHONNIC à PASCAL MICHON


1er décembre 2005



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PASCAL MICHON à HENRI MESCHONNIC


Paris, le 5 décembre 2005


Cher Henri,


Tu me dis que je n’ai pas compris ton CR et tu fais comme si ses trois parties étaient indépendantes les unes des autres : il y aurait, selon toi, un « éloge fort » : « Pascal Michon, historien, est la transdisciplinarité à lui seul », une analyse « fidèle reflet de [mon] livre », puis une conclusion critique.


Malheureusement, cette présentation de ton propre texte ne tient pas et cela pour des raisons qui relèvent de la poétique la plus élémentaire. En ce qui concerne ta première phrase, je veux bien croire que ton intention était louangeuse, mais le problème c’est que ce que tu as écrit ne l’est pas du tout. L’effet sur le lecteur, que j’ai déjà expérimenté plusieurs fois, est toujours le même : tout le monde s’accorde pour trouver cette affirmation tellement exagérée qu’elle se retourne immédiatement en critique légèrement ironique, surtout quand on lit la suite de ton CR et sa conclusion. Comme tout texte, ton CR ne peut pas être lu par morceaux : toutes ses affirmations se réverbèrent les unes les autres et c’est pourquoi concluant sur mes prétendus « éclectisme » et « contradictions », on ne peut comprendre ta première phrase que comme une dénonciation d’un pari trop ambitieux pour être tenu.


Tu me dis que la série de citations que tu as ajointées par la suite représente « un fidèle portait de [mon] livre ». C’est une blague. Tu ne prétends quand même pas rendre compte d’un livre de 460 pages en quelques lignes mal ajustées. La vérité, c’est que tu as procédé de manière seulement analytique sans tenir compte des médiations et de la progressivité de la construction conceptuelle, qui t’a manifestement échappée. On pourrait faire le même exercice avec n’importe lequel de tes livres et obtenir le même type de résultat. L’effet de cette méthode de lecture est tout simple : les lecteurs n’y comprennent rien, ils ne voient vraiment pas de quoi il est traité dans mon bouquin et ils en retirent une impression d’amoncellement insensé. C’est pourquoi tu as raison quand tu dis : « Toute ta série de sept riens est sans aucun rapport avec ce que j’écris ». Je suis d’accord, c’est bien là le problème.


Les seules appréciations positives que tu me rappelles : « aborde des questions difficiles et neuves », « contribue à une poétique de la société », « un chapitre étonnant », « prend soin de dire », sont soit insignifiantes (« un chapitre étonnant », « prend soin de dire »), soit dérisoires par rapport au rejet massif qui s’exprime dans l’ensemble du texte. D’ailleurs, ce que tu me dis dans ta dernière lettre dément totalement ces quelques minimes concessions : « Tu te fais des illusions », « Quelque chose t’aveugle », « tu as un angle mort, une incompréhension majeure du sens du langage et de l’interaction », « cette incompréhension est la tienne sur mon travail ». Et pour faire bonne mesure : « Et sur la pensée » – comme si on pouvait glisser aussi rapidement de ton travail à la pensée en général… Tu n’exagères pas un peu ?


Non, non. Je crois que j’ai très bien compris ton CR. Ce n’est pas du tout une critique, c’est l’expression d’un rejet. Pourquoi ne pas le reconnaître ? Tu me disais toi-même dans ta première lettre que mon livre « t’avait fait de la peine ». J’ai essayé de te montrer en quoi il n’y avait aucune raison de le prendre comme ça, mais manifestement je ne t’ai pas convaincu. Je le regrette sincèrement.


Pour le reste, tu procèdes à un certain nombre d’affirmations un peu rapides et souvent injustes. Par exemple, je n’aurais pas traité des rapports du corps, du langage et du pouvoir, aux XIXe et XXe siècles ; je n’aurais fait que croire en traiter. Excuse-moi, mais il me semble qu’on en apprend plus sur ces questions dans mon livre que dans aucun des tiens. Je ne dis pas que mes descriptions fassent le tour de ces problèmes, mais elles ont au moins le mérite de relier des thématiques souvent traitées séparément et qui t’échappent complètement. Pour n’en citer que quelques-unes : les qualités de l’expérience, les formes nouvelles d’interactions dans les grandes villes modernes et les sociétés monétarisées, le jeu des médias avec le langage et les corps, la poésie de Baudelaire, la construction différentielle des pouvoirs totalitaires et démocratiques dans cette nouvelle situation.


C’est une dérision, dis-tu, « de poser que la psychanalyse a fait du rythme l’un des thèmes centraux de sa réflexion ». Mais ce n’est pas plus dérisoire que de croire qu’Aristote a posé, avec sa définition de la technè dans L’Éthique à Nicomaque, « le principe majeur de la poétique » (PRPS, p. 29), « le principe même à la fois de l’art, du sujet et de la modernité » (p. 28). Il s’agit simplement d’une relecture de textes qui va à rebrousse-poil des interprétations habituelles. Freud est toujours lu de manière spatialisante : l’esprit topique et synoptique domine. Je propose de souligner tout ce qui réfère à l’organisation temporelle de l’individuation. Et comme j’ai de bonnes raisons de penser que Freud avait les mêmes préoccupations que ses contemporains (qu’il cite abondamment), je dis en effet que la psychanalyse a fait du rythme un de ses thèmes centraux de préoccupation.


Je te fais rire en parlant d’un « inconscient des sciences sociales ». J’espère que tu ris aussi de toi-même, car n’est-ce pas toi qui nous as dit, lors de notre dernier entretien, que tout savoir produisait un non-savoir, une part d’obscurité qui lui est consubstantielle ? À part les métaphores utilisées, l’idée est exactement la même. Je me joins donc à ton rire.


Tu me dis que je « revendique l’éclectisme ». C’est complètement faux, absurde, pour ne pas dire malhonnête. Ce que j’ai dit est qu’il y avait, dans ma démarche, un risque d’éclectisme. Cela ne veut pas dire que j’aurais volontairement cherché à monter une théorie éclectique, ni d’ailleurs que le résultat lui-même serait éclectique. Ce risque je l’ai mesuré, je m’y suis constamment confronté pour le maîtriser – pas pour l’accepter. Ce que tu appelles mon éclectisme renvoie simplement à ton incompréhension de l’unité de mon travail : c’est une tentative d’induire une théorie de l’individuation et du pouvoir à partir d’études de cas. La démarche inductive est une démarche dont tu n’as peut-être pas l’habitude, mais qui est selon moi tout à fait justifiée pour éviter les spéculations creuses. Je ne pense pas avoir oublié en route l’objectif qui était de relier toutes les formes de rythmes traditionnelles aux rythmes du langage – ce que j’ai fait dans les deux chapitres sur Benjamin et dans le long chapitre sur Klemperer – afin de retrouver l’idée de Benveniste que le langage (il dit la langue) est « l’interprétant » du social. Mais les concepts de cette théorie de l’individuation sont les miens, pas des concepts simplement repris de ta poétique. Le rythme n’est pas pour moi seulement le mouvement de la parole dans l’écriture ou le système signifiant d’un discours. Il est l’ensemble des formes qui organisent le mouvement de l’individuation psychique et collective, sur le plan du langage mais aussi du corps et du social. J’ai quand même le droit de donner au mot rythme la définition que je veux, en fonction de mes propres besoins, du moment que j’annonce la couleur. L’objet que j’étudie est également indépendant de tes travaux. Sauf erreur de ma part, il ne me semble pas que l’individuation psychique et collective n’ait jamais été ton objectif. Mon rapport à ton travail est ainsi un rapport de prolongation d’une stratégie dans des champs où elle n’a jamais pénétré. D’un côté, je m’en inspire pour l’impulsion et le positionnement épistémologique, mais de l’autre, j’avance sur des terrains que tu ne connais pas et dont tu n’avais, pour certains, même pas la moindre idée (L’Empire, le monde réticulaire, le fonctionnement des entreprises, etc.).


En fait, tu n’as pas compris ce qui fait l’unité de ma recherche parce tu ne suggères dans ton CR que ce que tu aurais aimé y trouver – toi. D’où une lecture qui ampute ce travail de ses objectifs et de son intérêt propres, pour ne retenir que les manquements à ce que tu considères comme LA vérité – la tienne. C’est tout le contraire d’une prise sur et avec mon travail, juste une recherche de conformité à une norme que tu considères, bien imprudemment, comme inaltérable.


Pour ton Spinoza, puisque tu me demandes mon avis, le voici : le flop est compréhensible, car hormis les cinquante dernières pages, qui sont admirables, tu t’es perdu dans la littérature secondaire. Contrairement à ton livre sur Heidegger, qui avait su parfaitement équilibrer, la critique des heideggériens et celle de Heidegger lui-même, tu passes 250 pages à critiquer les différentes lectures de Spinoza et 50 à analyser, enfin, le rapport entre sa pensée, son écriture et son latin. On aurait aimé en apprendre plus sur Spinoza lui-même et moins sur ses successeurs. Et on se décourage un peu de lire, encore à la page 259, que tu vas bientôt en parler ! : « Lue poétiquement, comme je vais tâcher de montrer… » (p. 227) et « A partir de quoi seulement on pourra commencer » (p. 249) et « brièvement, avant d’aborder le latin de Spinoza » (p. 255) et « On verra qu’il en est autrement chez Spinoza » (p. 259). Voilà pour mes réserves (sinon, c’est vrai, j’ai beaucoup aimé les dernières pages de ton livre). Voilà aussi pourquoi je n’ai pas estimé nécessaire de les publier. Ce défaut de construction est tellement flagrant que cela aurait porté préjudice à l’éventuelle réception de ce qui est, malgré tout, important dans ton analyse. Et, évidemment, ces idiots de philosophes acacadémiques se sont précipités sur cette difformité pour rejeter ton livre en bloc. Pour ce qui me concerne, je regrette que tu ne fasses pas ce genre de distinction à mon égard et te réfugies dans des facilités verbales : « La différence entre public et privé, c’est des mondanités. » Je ne vois pas en quoi tenir compte de l’état concret du champ intellectuel pour ne pas tirer des balles dans les pieds de ses amis (en théorie), ce serait des mondanités.


Maintenant, venons-en à ton invitation à une critique réflexive : « Travaille, continue, mais essaie de mieux comprendre mes critiques, au lieu de les rejeter ». Je serais « aveuglé ». J’aurais « un angle mort, une incompréhension majeure du sens du langage et de l’interaction ». « Il y a quelque chose de fondamental que [je] ne semble[rais] pas avoir compris, ou que je n’accepte[rais] pas, c’est que pour [toi] la poétique est l’anthropologie du langage, de l’art, de la société, de l’éthique et du politique. Pas une discipline régionale ». Bref, tu reviens à ma prétendue incompréhension du thème de « la théorie critique d’ensemble ».


Encore une fois, tout cela ne tient pas. Je te rappelle que c’est moi qui ai, le premier (et probablement suis-je encore le seul), remarqué et souligné l’intérêt de ta stratégie globalisante au sein des disciplines du sens. Mon article s’appelait « Poétique restreinte, poétique généralisée » (dans La Force du langage). Il me semble bien y avoir montré de manière assez claire les effets principaux de tes propositions sur ces disciplines, ainsi que quelques programmes de recherche que l’on pouvait en tirer (et qui, au passage, annonçaient mon livre). J’ai aussi montré, dans l’avant-propos au Colloque de Cerisy, comment tu avais procédé, au cours de ces trente dernières années, à cet élargissement des intérêts de la poétique. Cette mise au point de type historico-thématique est venue compléter ce que j’avais déjà dit auparavant de manière plus théorique.


Ce qui est en cause n’est donc pas un aveuglement, ni une incompréhension, mais tout simplement ma volonté de développer une théorie de l’individuation qui ne soit plus limitée au langage – ou, pour être plus précis, à un continu langage-corps-société posé comme un postulat théorique mais jamais étudié concrètement. Mon constat est le suivant : ta poétique vise, certes, une « théorie d’ensemble », elle pose, certes, une continuité nécessaire des pensées du langage, du corps, de l’art, de la société, de l’éthique et du politique, mais cette visée justifiée n’a aucune chance d’arriver à son but si elle persiste à rejeter les apports des sciences sociales et humaines. Elle risque de rester programmatique et abstraite. Ce rejet est du reste, à mes yeux, la cause d’une de ses limites actuelles et explique pourquoi elle ne donne encore que très peu de moyens pour comprendre ce qui se passe dans le nouveau monde fluide qui vient de naître. Elle fait bouger les démarcations disciplinaires, elle indique un point de vue pour les reprendre ensemble, mais elle reste muette face aux réseaux, aux mutations des formes productives, aux nouvelles formes de corporéité et de langage, sans parler des nouveaux pouvoirs impériaux.


Bien à toi,



*


MA RÉPONSE DANS EUROPE N° 923, mars 2006, p. 380.


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