Benjamin Pradel, l’homme qui souffle les temporalités à l’oreille des architectes !

Lucie Verchère
Article publié le 10 décembre 2022
Pour citer cet article : Lucie Verchère , « Benjamin Pradel, l’homme qui souffle les temporalités à l’oreille des architectes !  », Rhuthmos, 10 décembre 2022 [en ligne]. https://www.rhuthmos.eu/spip.php?article2940

Cette interview a déjà paru sur le site Tempoterritorial.fr. Benjamin Pradel est sociologue et urbaniste, consultant et chercheur à Kaléido’Scop et Intermède. Ses centres d’intérêts tournent autour de l’assistance à maitrise d’usages et des études urbaines, de recherches prospectives et de conférences. Ses sujets de prédilection : l’espace et le temps, la mobilité et l’habiter, l’urbanisme transitoire, et plus globalement la fabrique de la ville.


Comment abordez-vous la question des temporalités ?


De multiples manières dans toutes mes activités professionnelles.


D’un point de vue opérationnel lorsque je suis intégré dans une équipe projet, dans chaque projet qui porte sur la transformation de l’espace, qu’il soit immobilier, de voirie, de paysage, etc., j’essaie de porter une visée temporelle en considérant les pratiques et usages de jours et de nuits, selon les heures et les saisons, et plus globalement les rythmes et temporalités en jeux, celles projetées et celles existantes. Ce sont des diagnostics temporels pour les lieux à transformer, des narrations à inventer pour les projets d’aménagement, des éléments à prendre en compte dans l’organisation des espaces comme la course du soleil, les horaires des activités, les pratiques nocturnes, etc. On me donne le rôle de Jiminy Cricket qui souffle à l’oreille des architectes, aménageurs, spécialistes des voiries, des mobilités… sur ces questions de temps.


Mais plus que le temps, l’important est de regarder les espaces et la ville de manière dynamique pour injecter l’approche temporelle à toutes les échelles de l’action en urbanisme. Partout, il faut y injecter cette manière de voir.


C’est ce qui permet par exemple de déployer l’urbanisme temporaire que j’abordais dans ma thèse il y a maintenant plus de 12 ans. On arrive enfin à des aménagements temporaires d’espaces ouverts et des occupations temporaires de bâtiments vacants, qu’on appelle cela l’urbanisme transitoire ou tactique pour concerter, préfigurer, loger, entreprendre, tester…. Actuellement, avec Intermède, je suis en AMO sur ces modes de faire pour la Métropole de Lyon et pour la Métropole de Grenoble et en gestion de site de grande ampleur, preuve que cela est pris au sérieux et avance. Cela pose de nombreuses questions sur les manières de penser et faire la ville et implique de déployer de nouvelles approches juridiques, économiques, de gouvernance, de diagnostic et de mobiliser différemment les acteurs de l’immobilier, aménageurs, les services techniques autour des projets.


L’approche temporelle c’est aussi celle que je déploie dans des recherches sur l’urbanisme dynamique et l’approche chrotonopique, la flexibilité des équipements, dans la conception des espaces notamment publics. C’est aussi une approche plus théorique au cœur des recherches sociologiques et anthropologique que je mène, par exemple dans le réseau Leroy Merlin Source sur l’habiter. Entre ancrage et mobilité, rythmes et mouvements, j’analyse les modes d’habiter via la manière dont ils travaillent l’habitat de façon dynamique. Par exemple, dans la manière de reconsidérer les garages domestiques non plus comme lieu de l’automobile mais plateforme de gestion des rythmes de la maison, qui absorbent les besoins changeants, en permettant de stocker à court, moyen et long terme, en pouvant être transformés selon les besoins en buanderie, studio, bureau, atelier, nouvelle pièce à vivre… Autre exemple, une recherche que j’ai menée sur la manière dont l’absence participe de nos manières d’habiter contemporaines. Comment les différentiels de rythmes de présence et d’absence domestiques à la journée, semaine, mois, années, qui sont en lien avec nos pratiques de mobilité influencent notre habitat ? Comment ils participent de l’aménagement, l’équipement, la configuration des logements ? Comment ils sont au cœur de processus de socialisation à partir du logement, depuis le voisin vigilant à l’occupant temporaire ? Je mets du temps partout pour repenser la production de l’espace, les pratiques sociales et la manière dont ces dernières, approchées en dynamique, peuvent renseigner une meilleure fabrique de la ville et de l’habitat.


A votre avis, quelles recherches serait-il pertinent d’initier ?


Sur l’importante question, et pourtant difficile à cerner, du bien-être et de son lien avec notre rapport au temps ! Depuis l’apparition des politiques temporelles dans les années 2000, on n’a pas été assez loin sur le sujet ! J’ai pu participer à cette question avec le Forum Vies Mobiles qui, dans ses multiples travaux, montre que nos sociétés doivent être capables d’aider ou de considérer leurs fonctionnements pour que les habitants puissent mieux maitriser leurs rythmes, que ce soit vis-à-vis de leurs propres groupes d’appartenance, depuis la famille jusqu’aux amis ou plus globalement de la société et des rythmes qui la composent depuis le travail jusqu’à l’école ou les loisirs. Cela a quelque chose à voir avec le phénomène médiatisé de « grande démission » d’une partie des salariés qui quittent leurs emplois à la recherche d’une meilleure maitrise de leur temps ou de ces jeunes diplômés qui cherchent un meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle. Inspiré des travaux de Armatya Sen, j’ai forgé le terme de capabilité rythmique pour souligner, de mon point de vue, l’importance pour le bien être individuel, d’offrir la possibilité à chacun de développer la capacité à maîtriser et prendre en main ses rythmes individuels, sans détricoter les solidarités et rythmes collectifs qui participent à faire tenir la société dans son ensemble. Ce rapport au travail qui change est porté par un besoin de maitriser ses rythmes mais aussi le sens du labeur, notamment dans ce qu’il apporte à la société à laquelle chacun s’identifie.


Mais attention, il doit nécessairement y avoir des garde-fous à cette volonté de maitrise de ses rythmes propres. D’énormes inégalités existent entre ceux qui ont de quoi gérer leurs temporalités et ceux qui les subissent avant tout, entre ceux qui peuvent démissionner et ceux qui ne le peuvent pas, entre ceux qui impriment leurs rythmes et ceux qui cherchent à les suivre. C’est le travail des pouvoirs publics, de réguler ces inégalités et de mettre en place les mesures qui permettent d’éviter, une pression temporelle et trop grande contrainte rythmique sur les individus notamment dans l’univers du travail ou de l’école, tout en offrant à tout un chacun les outils nécessaires et les marges d’action pour organiser un rythme de vie décent et confortable. Ce sont alors des choix de société. Exemple, le travail le dimanche ! C’est un choix individuel peut-être, mais souvent aussi une contrainte pour d’autres qui sert d’abord ceux qui veulent consommer et qui peuvent faire le choix de ne pas travailler le dimanche. On arrive vite sur un vrai débat sur la philosophie du temps. Quand on parle de bien-être, on rentre rapidement dans des questions politiques, avec des points de vue divergent sur les meilleurs agencements temporels de nos sociétés.


Une autre piste de recherche viserait à se centrer sur la notion de rythmes. C’est une notion très vaste puisque qu’elle cible le mouvement, les périodes, le cycle. Elle renvoie aussi à l’idée de résonances que développe notamment Pascal Michon pour rendre compte du fonctionnement de nos sociétés d’individus en mouvement et en interaction à l’image des populations d’unités qui sont en résonances entre elles, tels des bancs de poissons ou les nuées d’étourneaux. Le rythme est alors une manière d’étudier le social, entre rythmes individuels et rythmes collectifs, et modèle ou paradigme permettant de se dire que chaque individu pourrait avoir la possibilité de s’éloigner des résonances du groupe, pour faire ce qui lui fait du bien, sans être pointé du doigt et marginalisé, tout en pouvant retrouver, à chaque instant, sa place dans le collectif. On a là une approche dynamique du fonctionnement social. Aujourd’hui dès que l’on s’éloigne du modèle, dans le temps par le chômage, dans l’espace par le fait de vivre dans des quartiers relégués, par des modes de vie alternatifs, on risque d’être rejeté, désocialisé, marginalisés ou tout simplement pas pris en compte !


Quelque part, on a vu ce phénomène d’une manière négative pour des groupes qui sont déconnectés ou en rejet du modèle du flux dominant, des gilets jaunes aux anti-vax, dont la parole marginalisée se renforce toute seule en boucle fermée et se radicalise. Alors quelle est leur place ? Sont-ce des groupes qui doivent être considérés comme définitivement à la marge ? Quels mécanismes d’inclusion, de solidarité, de péréquation, d’éducation peuvent être mise en place pour une société reposant sur l’hétérogénéité des rythmes individuels ?


Cela ramène vers le débat entre l’accélération des sociétés et un mouvement croissant de demande de ralentissement. Pour certains, il s’agit d’articuler ralentissement et accélération selon les besoins et les moments et les individus dans leurs différences. Pour d’autres, la nécessité du ralentissement se fait sentir dans une société qui laisse sur le côté de la route de plus en plus de personnes sommés, mais incapables de prendre le train en route. Le problème n’est peut-être pas de les opposer, mais d’offrir à chacun la maitrise du ralentissement et de l’accélération. En soi rien n’est bien ou mal, mais individuellement la maitrise de ses rythmes, de l’enchaînement des moments, de la vitesse de ses activités, c’est important. Le ralentissement est un combat corporel pour limiter le mouvement permanent d’une société qui, parfois, souvent, tente de nier le biologique dans un cadre économique et technologique… Mais dans certains domaines, il faut par contre accélérer, sur le changement climatique par exemple !


Bibliographie indicative


Sur la capabilité rythmique : Pradel, B., 2022, “Temps, loisirs et mobilités”, Forum des Vies Mobiles, notes de recherche, https://forumviesmobiles.org/recherches/15528/temps-loisirs-et-mobilites


Sur les rythmes de l’absence comme mode d’habiter : Pradel, B et Soichet, H., 2020, “Partir-Revenir : le rapport au chez-soi pendant l’absence.”, Leroy Merlin Source et Forum des Vies Mobiles, https://www.leroymerlinsource.fr/habiter/partir-revenir-la-gestion-de-labsence-du-logement/


Sur l’urbanisme temporaire : Pradel, B., 2021, “Du temporaire au transitoire, retour sur la prise en compte du temps dans l’urbanisme”, Millénaire3, Métropole de Lyon, https://www.millenaire3.com/ressources/Du-temporaire-au-transitoire-retour-sur-la-prise-en-compte-du-temps-dans-l-urbanisme


Sur l’urbanisme dynamique : Pradel, B., 2021, “Aux rythmes de la ville, l’urbanisme dynamique”, Millénaire3, Métropole de Lyon, https://www.millenaire3.com/ressources/Aux-rythmes-de-la-ville-l-urbanisme-dynamique


Sur le temps et la ville : Pradel, B., 2021, “Retour sur 25 ans de réflexion sur le temps”, Millénaire3 La prospective de la Métropole de Lyon, https://www.millenaire3.com/ressources/retour-sur-25-ans-de-reflexion-sur-les-temps

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