Du temps social aux temps sociaux

Roger Sue
Article publié le 14 janvier 2014
Pour citer cet article : Roger Sue , « Du temps social aux temps sociaux  », Rhuthmos, 14 janvier 2014 [en ligne]. https://www.rhuthmos.eu/spip.php?article1074

Extrait de R. Sue, Temps et ordre social. Sociologie des temps sociaux, Paris, PUF, 1994, p. 28-32. Nous remercions Roger Sue de nous avoir autorisé à reproduire ici ce texte.


Il faut renoncer à faire une sociologie du temps en général. Renoncement difficile pour le sociologue toujours enclin à penser la société sous forme d’unité. Unité qui produirait son propre temps, un temps unique, le temps de la société. Cette illusion de l’unité est extrêmement forte lorsqu’il s’agit du temps, en raison de la persistance de la conception newtonienne du temps (temps quantitatif) que nous avons implicitement et dont nous nous servons quotidiennement. Dire que le temps est de nature sociale et qu’il est dépendant de la société qui le construit et le représente ne permet pas pour autant d’en faire une analyse sociologique, de l’objectiver si l’on préfère. Pour ce faire, il faut définir clairement le temps spécifique et particulier que l’on entend observer.


C’est pourquoi je propose ici d’étudier non pas le temps social en général (tout temps est nécessairement social) mais une espèce particulière du temps connue sous le nom de temps sociaux. Dénomination qui prête malheureusement à confusion car on la confond très souvent avec le temps social en général.


Risquons une définition : par « temps sociaux », j’entends les grandes catégories ou blocs de temps qu’une société se donne et se représente pour désigner, articuler, rythmer et coordonner les principales activités sociales auxquelles elle accorde une importance particulière. Ces grands temps sociaux ou blocs de temps se décomposent généralement aujourd’hui en temps de travail, temps de l’éducation, temps familial, temps libre. On peut bien sûr trouver des énumérations légèrement différentes. L’important est de retenir qu’il s’agit de temps de grande amplitude, ou temps macrosociaux, qui déterminent les rythmes prépondérants dans une société donnée en distinguant les formes majeures de l’activité sociale.


Il est bien sûr tentant de voir dans ces temps sociaux le temps sociologique par excellence, dans la mesure où ces temps sociaux représentent les articulations temporelles majeures dans une société, sorte de « respiration de la société », écrira H. Hubert. Pour autant, ce temps particulièrement sociologique formé par les temps sociaux ne saurait être l’unique objet d’une sociologie du temps qui peut (et doit) s’intéresser à bien d’autres niveaux de la temporalité.


Quel est l’intérêt d’une telle sociologie des temps sociaux ?


Tout d’abord, et selon un mode déjà expérimenté par les ethnologues, la structure des temps sociaux offre une sorte de structure simplifiée, un condensé de la société elle-même. Bien entendu, comme toute structure, il s’agit d’une structure très réductrice de la réalité. Elle présente néanmoins des avantages certains.


Premièrement, les temps sociaux révèlent les activités sociales qui sont particulièrement importantes et significatives pour une société. Les temps sociaux mettent en valeur ces activités qu’ils représentent, en conséquence ils nous renseignent sur le système de valeur d’une société. On retrouve ici une fonction majeure de la temporalité qui est d’exprimer la sacralité d’une société, ce que nous appelons aujourd’hui un système de valeurs. Ainsi le temps de travail produit par l’activité travail représente-t-il une valeur puissante des sociétés modernes. De même pour le temps familial ou le temps libre.


Deuxièmement, la structure des temps sociaux permet d’observer les interrelations entre les principales activités sociales, leurs rapports, leur hiérarchisation, bref un certain mode d’organisation sociale qu’ils permettent immédiatement de saisir. La structure des temps sociaux offre une certaine image de l’ordre social. Les temps sociaux traduisent et contribuent à la mise en ordre de la société. D’une manière générale, le temps est toujours un principe d’organisation, organisation qu’il reflète et qu’il constitue dans un jeu dialectique.


Troisièmement, l’évolution des temps est un moyen particulièrement approprié pour observer la dynamique du changement social. Surtout depuis que I’INSEE [1] a entrepris de procéder régulièrement et systématiquement à d’importantes études sur les budgets-temps des Français, qui permettent de mesurer les déplacements de ces grands blocs du temps, les uns par rapport aux autres. Certes, il ne s’agit que d’un indicateur quantitatif mesurant le temps affecté au travail, à la famille et aux loisirs par exemple. Mais cet indicateur est fort important dans une société qui accorde une telle valeur au temps quantitatif.


En résumé, la dynamique des temps sociaux est une forme de traduction et d’identification de la dynamique sociale elle-même. Si les temps sociaux permettent une lecture (parmi d’autres) de l’évolution et de la dynamique sociale, ils permettent surtout de rendre compte des grandes fractures sociales, passage d’une société à une autre, voire d’un modèle de civilisation à un autre. En effet, si toute société peut se caractériser par un certain agencement des temps sociaux, on conçoit qu’une transformation dans cet agencement soit un signe d’une profonde mutation sociale. Cette transformation intervient notamment quand un nouveau temps social prend une réelle importance — le temps de l’éducation ou le temps libre au XXe siècle par exemple — ou quand un temps dominant est remplacé par un autre, le temps de travail détrônant le temps religieux par exemple. L’étude de la transformation des temps sociaux conduit ainsi à une périodisation de l’histoire à partir des grandes fractures sociales ou sociétales qu’elle symbolise. Ces fractures où précisément une société change de « temps », où des « temps nouveaux » apparaissent.


L’étude des temps sociaux donne consistance et objective ces expressions populaires pleines de bon sens et très révélatrices du type : « En ce temps-là » ou « De mon temps » ou encore « Les temps ont bien changé ». Il ne s’agit plus alors du temps chronologique, simple repère artificiel dans le temps qui ne dit rien sur la période qu’il date, mais au contraire des temps spécifiques produits par une société à une période quelconque et qui la reflète. C’est-à-dire de temps qui expriment la dynamique sociale du moment. Pour le sociologue, l’histoire des temps sociaux, histoire des temps produits par une société, est sûrement un excellent indicateur de l’histoire des sociétés.


Que de vertus ainsi prêtées à la sociologie des temps sociaux ! On peut se demander pourquoi de telles vertus n’ont pas été plus utilisées par les sociologues, alors que les ethnologues et les historiens en ont déjà tiré un large bénéfice. Si ces qualités apparaissent plus clairement aujourd’hui, c’est précisément parce que nous sommes entrés dans une période aiguë de transformation des temps sociaux signifié par le malaise temporel croissant.


À l’évidence « les temps » sont en train de changer rapidement, introduisant une fracture avec le passé, celui des Temps modernes ou des temps industriels au profit de temps nouveaux encore mal identifiés. Tout l’intérêt de l’étude des temps sociaux aujourd’hui est précisément de mettre en lumière ce qui apparaît actuellement comme l’expression la plus forte de cette fracture en train de s’opérer : les temps eux-mêmes.


Mais avant de se lancer dans ce travail d’explicitation de la mutation sociétale, il faut se doter d’une solide « grille de lecture » sous forme de théorie sociologique. Théorie qui puise ses sources chez les ethnologues, chez les durkheimiens qui font figure de précurseurs, et chez certains sociologues contemporains qui ont parfois fait de la sociologie des temps sociaux sans le savoir.

Notes

[1L’emploi du temps en France, 1974-1975 et 1985-1986, INSEE, 1987. La méthode dite des « budgets-temps » est déjà ancienne ; elle a notamment permis d’utiles comparaisons sur l’affectation du temps selon les pays. Une étude pionnière se trouve dans A. Szalai, The Use of Time, Paris, Mouton, 1973.

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