Gottfried Hermann (1772-1848), un philologue kantien

Clémence Couturier-Heinrich
Article publié le 20 septembre 2012
Pour citer cet article : Clémence Couturier-Heinrich , « Gottfried Hermann (1772-1848), un philologue kantien  », Rhuthmos, 20 septembre 2012 [en ligne]. https://www.rhuthmos.eu/spip.php?article1372

Ce texte a déjà paru dans la Revue germanique internationale, n° 14, 2011. Nous remercions Clémence Couturier-Heinrich de nous avoir autorisé à le reproduire ici.


Résumé : Gottfried Hermann (1772-1848) a fait ses études, puis sa carrière d’enseignant et de chercheur à Leipzig. Parmi les philologues classiques allemands de la première moitié du XIXesiècle, il se singularise par l’influence que la philosophie de Kant a exercé sur ses conceptions théoriques dans plusieurs domaines, notamment la métrique. Reconnu pour ses éditions – principalement de textes grecs – comme un maître, voire comme le maître de la critique textuelle, Hermann n’est cependant pas l’inventeur de la recension systématique des leçons transmises par les manuscrits. Des polémiques décisives pour l’avenir de la philologie allemande l’ont opposé à Creuzer au sujet de la mythologie grecque et surtout à Böckh. L’interprétation traditionnelle de cette dernière querelle comme un affrontement entre philologie des mots et philologie des choses doit néanmoins être revue. Enfin, Hermann a entretenu des contacts fructueux avec des personnalités intellectuelles extérieures à la philologie universitaire telles que Wilhelm von Humboldt et Goethe.


Zusammenfassung : Gottfried Hermann (1772-1848) studierte, lehrte und forschte in Leipzig. Der Einfluss der Philosophie Kants auf seine theoretische Ausrichtung in sämtlichen Disziplinen, insbesondere der Metrik, ist einmalig in der deutschen Altphilologie des 19. Jahrhunderts. Hermanns Ausgaben– mehrheitlich griechischer Texte– lassen ihn als einen, ja in manchen Augen sogar als den Meister der Textkritik überhaupt erscheinen. Er war allerdings nicht der Erfinder der systematischen recensio aller überlieferten Lesarten. Seine Auseinandersetzung mit Creuzer über die griechische Mythologie, aber vor allem diejenige mit Böckh waren wegweisend für die Zukunft der deutschen Philologie. Die traditionelle Deutung letzteren Streits als einer Auseinandersetzung zwischen Wort- und Sachphilologie ist jedoch revisionsbedürftig. Schließlich stand Hermann in fruchtbarem Kontakt mit zeitgenössischen Geistesgrößen wie Wilhelm von Humboldt und Goethe, die nicht zur Universitätsphilologie gehörten.


Abstract : Gottfried Hermann (1772-1848) studied, taught and did research in Leipzig. The influence of Kant’s philosophy on his ideas, particularly on metrics, sets him apart from other German classical scholars of the first half of the 19th century. Because of his editions– mainly of Greek texts– he was regarded as a master, or even as the master of textual criticism, though he did not invent the systematic recensio of all the versions of a single text. His debate with Creuzer over Greek mythology and above all his opposition to Böckh turned out to be decisive for the future of German classical scholarship.Nonetheless, the traditional interpretation of his opposition to Böckh as a fight between « philology of words » and « philology of things » should be re-examined. Hermann’s contacts with intellectuals other than university scholars, such as Wilhelm von Humboldt and Goethe, proved most productive.



Gottfried Johann Jakob Hermann est né le 28 novembre 1772 dans une famille de la bonne bourgeoisie de Leipzig [1]. Son nom reste attaché à celui de sa ville natale, alors située dans le duché de Saxe et prospère grâce au commerce, car il ne la quitta guère et y fit toute sa longue carrière universitaire. Son père, Johann Jakob Heinrich Hermann (1731-1798), docteur en droit, était avocat. En 1778 il entra comme membre au tribunal des échevins de Leipzig, qui rendait, en lien étroit avec la faculté de droit, des avis et des décisions sur des questions juridiques. Il en devint par la suite doyen. Deux précepteurs successifs donnèrent au jeune Gottfried Hermann sa formation primaire et secondaire. Le premier, un certain Ritter, échoua semble-t-il à discipliner son élève, récalcitrant et davantage porté aux exercices physiques qu’à l’étude scolaire. En 1784, âgé de onze ans, Hermann fut placé sous la férule de Karl David Ilgen (1763-1834), qui devint plus tard recteur de Schulpforta, un des meilleurs établissements secondaires de Saxe. Ilgen avait entamé en 1783 des études de théologie et de philologie à l’université de Leipzig. Doté d’une forte personnalité, muni d’une solide érudition et doué pour la pédagogie, il gagna le respect et la confiance de Hermann, dont il n’était l’aîné que de neuf ans. Pendant les deux années où il eut en charge sa formation, il lui donna des bases solides pour l’étude approfondie des littératures grecque et latine, se concentrant sur l’étude intensive de quelques textes choisis. Hermann fut toute sa vie reconnaissant à Ilgen et lui rendit un hommage public dans une « lettre de l’éditeur » placée en tête de son édition des hymnes homériques (Homeri hymni et epigrammata, 1806).


Ainsi préparé aux études supérieures, Hermann fut inscrit dès le 27 avril 1786 — il n’avait pas encore 14 ans — à la faculté de droit de l’université de Leipzig. Le choix de cette discipline obéissait à la volonté de son père, qui accepta néanmoins l’orientation de plus en plus philologique du cursus de Hermann. Outre les cours de Christian Daniel Beck (1757-1832) et surtout de Friedrich Wolfgang Reiz (1733-1790), Hermann suivit des enseignements de philosophie auprès de Karl Adolph Caesar (1744-1811) et Ernst Platner (1744-1818), de mathématiques auprès de Heinrich August Töpfer (1758-1833) et de physique auprès de Karl Friedrich Hindenburg (1741-1808). Reiz occupait depuis 1782 la chaire (ordentliche Professur) de langue grecque et latine et depuis 1785 également celle, prestigieuse entre toutes, d’éloquence et de poésie. Après avoir été le professeur d’Ilgen, il devint le mentor du jeune Hermann, qui le révéra toute sa vie. Reiz orienta en particulier Hermann vers la métrique et l’engagea à suivre l’exemple du philologue anglais Richard Bentley (1662-1742). Il destinait son disciple à l’étude de Plaute, avec lequel il le « fiança », comme Hermann s’en souvient dans un hommage publié en 1844 [2]. Plus fondamentalement, Hermann ramenait l’héritage reçu de Reiz à deux principes : ne se consacrer qu’à un seul auteur à la fois et vérifier soi-même toute thèse scientifique avant de l’adopter. Hermann reçut le 19 décembre 1790 le titre de magister liberalium artium et publia en 1793 sa thèse de doctorat sur les fondements du droit pénal intitulée De fundamento iuris puniendi dissertatio. Pendant ces années d’études, il se plongea également, par intérêt pour le problème du sublime et sur les conseils d’un camarade, dans la lecture des trois Critiques de Kant. Désireux d’approfondir sa connaissance de la philosophie kantienne, il passa le semestre d’hiver 1793-1794 à l’université d’Iéna pour suivre les cours de Karl Leonhard Reinhold (1757-1823). La pensée de Kant exerça par la suite une influence déterminante sur les conceptions de Hermann en matière de métrique, de grammaire et de théorie littéraire (classification des arts en général et des genres littéraires en particulier). C’est un des traits qui le singularisent parmi les principaux représentants de la philologie allemande dans la première moitié du XIXe siècle.


De retour à Leipzig, Hermann obtint, avec un traité sur les genres poétiques (De poeseos generibus) l’habilitation à enseigner en tant que Privatdozent à la faculté de philosophie. Il commença son activité au semestre d’été 1795, traitant dans ses premiers cours aussi bien de la théorie kantienne de la faculté de juger que de l’Antigone de Sophocle. Il abandonna ensuite la philosophie proprement dite pour consacrer exclusivement son enseignement et ses recherches à la philologie classique. Grâce à ses succès de pédagogue et à des publications remarquées, le jeune universitaire n’eut pas à attendre longtemps la reconnaissance de l’institution. Dès 1798 il fut nommé — à l’âge de 26 ans — professeur extraordinaire de philosophie. En 1803, il obtint la chaire d’éloquence, à laquelle s’ajouta en 1809 celle de poésie, ce qui fit de Hermann le successeur de son maître Reiz. Le rôle éminent joué par Hermann au sein de l’université de Leipzig se manifeste également par les fonctions administratives qu’il occupa. Il fut élu doyen de la faculté de philosophie une première fois en mars 1807, puis exerça à nouveau cette fonction plusieurs fois dans les années 1820. Il était membre de différentes instances collégiales qui concouraient à l’« autogestion » de l’université et en fut deux fois recteur — on dirait aujourd’hui président —, aux semestres d’hiver 1819-1820 et 1823-1824 [3]. En tant que professeur ordinaire d’éloquence et de poésie, Hermann fut amené à représenter l’université lors de nombreuses manifestations officielles, notamment des commémorations, et écrivit pour ces circonstances solennelles des discours ou poèmes. Il reçut plusieurs décorations allemandes et étrangères et fut élu membre de nombreuses académies et sociétés savantes en Europe. Il fut ainsi l’un des huit membres associés de l’Académie des inscriptions et belles-lettres. Le cinquantenaire de son doctorat fut célébré conformément à l’usage mais avec un lustre particulier. La cérémonie organisée au Gewandhaus rassembla toute la notabilité leipzigeoise, et une monnaie commémorative fut même frappée à cette occasion. Hermann mourut le 31 décembre 1848 sans avoir jamais interrompu ses activités d’enseignant depuis ses débuts en 1795.


Les cours magistraux de Hermann, prononcés en allemand, portaient sur des sujets plus ou moins généraux touchant à la syntaxe et à la stylistique grecque et latine, à la métrique, à la littérature et à la mythologie grecques, ainsi qu’à la méthodologie de la critique textuelle et de l’interprétation. Ses travaux dirigés, menés en latin, étaient consacrés quant à eux à l’explication d’œuvres littéraires de l’Antiquité, surtout grecque. Hermann commentait avec ses étudiants les textes poétiques grecs d’Homère et Hésiode à Nonnos, en passant par les trois tragiques Eschyle, Sophocle et Euripide, et les bucoliques Théocrite, Bion et Moschus. Il ne négligeait pas pour autant les prosateurs Thucydide, Platon et Aristote, mais se montrait plus éclectique dans le domaine de la latinité, réservant ses enseignements exégétiques à Plaute, Térence et Lucrèce [4]. Autant qu’on puisse en juger d’après ses lettres et les témoignages de tiers, Hermann était aimable, obligeant, urbain et non dépourvu d’humour dans ses relations avec autrui. Par ailleurs adepte passionné de l’équitation, il était manifestement doué d’un grand talent de pédagogue qui faisait de lui un enseignant charismatique dont le rayonnement dépassait largement les frontières de sa discipline. Ainsi, lorsque Robert Schumann quitta en 1828 sa ville natale de Zwickau pour aller faire des études de droit à Leipzig, Martin Gotthard Oberländer, notable local qui avait lui-même étudié le droit à Leipzig lui recommanda d’aller entendre les cours de Hermann, ce que le jeune homme fit effectivement au moins une fois [5]. Les histoires de la philologie allemande parues autour de 1900, qui reposent pour une part sur des témoignages d’anciens élèves, célèbrent le pédagogue Hermann y compris quand elles critiquent les positions théoriques du philologue Hermann pour leur dogmatisme kantien. Ludwig von Urlichs écrit ainsi dans sa Grundlegung und Geschichte der Philologie que Hermann était « le professeur le plus fêté d’une jeunesse qui affluait vers lui en nombre » et qu’il « brillait en chaire par toutes les qualités » [6]. Même Ulrich von Wilamowitz-Moellendorf, qui reproche sévèrement à Hermann la rigidité de son rationalisme kantien, reconnaît dans sa Geschichte der Philologie que « le Hermann qui charmait autrui dans les relations personnelles et en chaire était heureusement tout autre » [7]. Hermann développa des relations privilégiées de maître à élève avec les étudiants qu’il admettait dans la « société grecque » qu’il avait fondée peu après sa nomination comme professeur extraordinaire. Cette sorte de club, dont le nombre de membres était limité et l’accès réservé aux étudiants les plus brillants, prit son nom de Societas graeca en 1805. Les séances, conduites en latin, étaient consacrées aux textes littéraires grecs, dont l’établissement, la transmission, mais aussi les difficultés sémantiques ou bien encore l’arrière-plan historique étaient discutés. Hermann Köchly, disciple et biographe de Hermann, livre une description d’une séance de la société grecque, un vendredi à six heures du soir en hiver, dans le froid et l’obscurité d’un amphithéâtre. Hermann arbitre un débat entre deux étudiants, l’un défendant les thèses d’un mémoire qu’il a rédigé (auctor libelli), l’autre chargé de les réfuter (adversarius) [8]. C’est notamment de cette société grecque qu’étaient issus les nombreux élèves de Hermann qui exercèrent aux générations suivantes dans des universités et des lycées de toute l’Allemagne, tels Friedrich Thiersch (1784-1860) en Bavière, August Meineke (1790-1870) en Prusse, mais aussi Friedrich Ritschl (1806-1876), à qui Hermann « céda son ancienne fiancée Plaute » [9] et qui fit carrière à Bonn et Leipzig, et Karl Lachmann (1793-1851), figure majeure de la philologie à l’université de Berlin [10].


De même que l’enseignement de Hermann comportait un volet systématique et un volet exégétique, ses très nombreuses publications se répartissent entre, d’une part, des traités, articles et recensions sur des sujets allant des plus vastes aux plus pointus, et, d’autre part, des éditions critiques. C’est dans les ouvrages à caractère systématique, notamment ceux consacrés à la métrique, que l’influence de Kant est la plus flagrante [11]. Dès sa thèse d’habilitation De poeseos generibus, Hermann, tout en adaptant avec une certaine autonomie la terminologie kantienne, suit fidèlement Kant dans sa définition des concepts de beau et de sublime et dans sa conception de la finalité formelle. En revanche, dans la préface du Manuel de métrique (1799), il corrige le système des beaux-arts établi par Kant afin d’y « élever la rythmique au rang qu’elle mérite » [12]. La nomenclature des genres littéraires établie par Hermann est également d’inspiration directement kantienne. Dès le De poeseos generibus, il s’était efforcé de déduire conceptuellement les genres de la table kantienne des catégories. La même démarche se retrouve dans la leçon inaugurale prononcée par Hermann en 1803 quand il prit ses fonctions de professeur ordinaire d’éloquence, De differentia prosae et poeticae orationis. Ainsi, derrière la subdivision de la prose en trois domaines, selon que l’objet est en accord avec la pensée, le sentiment ou la volonté du sujet qui le perçoit, on retrouve la triade kantienne fondamentale formée par le concept, l’intuition et le jugement, celle-là même qui détermine l’existence de trois Critiques distinctes. De manière analogue mais à un niveau d’analyse plus fin, Hermann établit une liste raisonnée des figures de style selon les catégories kantiennes de quantité, qualité, relation et modalité [13]. Après avoir fondé la métrique en raison — kantienne —, comme il en sera question plus loin, Hermann entreprit dans son traité De emendenda ratione graecae grammaticae (1801) de faire de même pour la grammaire. Même à qui considère comme un succès sa construction de la métrique comme « paradigme d’une science kantienne », sa tentative analogue menée dans le domaine grammatical apparaît « moins cohérente et moins réussie » [14]. Hermann s’efforce de faire correspondre aux catégories kantiennes de quantité, qualité, relation et modalité les catégories traditionnelles de la grammaire, à savoir respectivement, pour le nom, le nombre, le genre, le cas et la personne, pour le verbe, le nombre, le genre, le temps et le mode et pour les « particules », l’interjection, l’adverbe, la préposition et la conjonction. L’application rigoureuse d’une logique conceptuelle kantienne ne va pas sans faire violence aux phénomènes linguistiques qu’elle est censée permettre d’appréhender rationnellement.


Indéfectiblement fidèle au rationalisme kantien, Hermann le met encore en 1834, dans son traité De officio interpretis, au fondement de sa théorie de l’interprétation. Selon lui, l’interprétation des textes antiques doit saisir l’intention de l’auteur « comme il convient » (« sic, uti eum oportet  ») [15], c’est-à-dire de manière purement objective comme présentation de concepts, sans ajout subjectif de l’interprète. Il n’y a donc qu’une seule interprétation juste. Pour y parvenir, il convient selon Hermann de respecter des règles (rigueur dans les distinctions conceptuelles, logique dans l’agencement du raisonnement, adaptation du mode d’explication à objet et simplicité), qui se ramènent une fois de plus aux catégories kantiennes et à la logique argumentative qu’elles sous-tendent. Faisant dans une recension l’éloge de la méthode suivie par R. Bentley dans son édition des comédies de Térence, Hermann souligne « l’érudition infinie » du philologue anglais, son « extrême sensibilité » et son « jugement acéré » (« vir infinitae doctrinae, acutissimi sensus, acerrimi iudicii  ») [16], trois qualités qui correspondent aux trois facultés kantiennes de connaître, le concept, l’intuition et le jugement. Au-delà de champs particuliers comme la métrique ou la grammaire la philosophie de Kant détermine la conception même qu’a Hermann de la philologie. Pour lui, elle doit être une science fondée sur les facultés de connaître classifiées par Kant. Son domaine est celui du savoir et s’arrête là où commence celui de la croyance, conformément à la distinction opérée par Kant [17]. C’est ce qui a conduit Hermann à parler, dans un article sur Les nymphes fluviales chez Épicharme et Eumélos [de Corinthe] (De musis fluvialibus Epicharmi et Eumeli), d’un ars nesciendi ou art (technique) de ne pas savoir propre à la philologie [18]. Il entend par cette formule — un de ses legs les plus célèbres à la postérité —, la conscience que la philologie doit avoir de ses propres limites, en recherchant ce qui peut être objet de savoir (objectivement certain et par conséquent partageable) et en abandonnant ce qui ne peut pas l’être à la croyance (individuelle et subjective).


Le nom de Hermann reste aujourd’hui associé à la métrique, sur laquelle il a publié quatre ouvrages, dont deux au début de sa carrière, qui ont contribué à l’imposer sur la scène philologique allemande [19]. Il s’agit du traité De metris poetarum graecorum et romanorum de 1796, du Manuel de métrique — en langue vernaculaire — paru en 1799, des Elementa doctrinae metricae (1816) et d’un abrégé de ces derniers, Epitome doctrinae metricae (1818). Le but épistémologique et didactique de Hermann était de substituer à la métrique existante, purement empirique, une métrique rationnelle. La métrique devait cesser d’énumérer et de décrire les mètres ou types de vers à partir de l’observation des textes versifiés, comme elle le faisait depuis l’Antiquité même, pour devenir « la science des lois générales du rythme » fondée sur une « théorie générale du rythme » elle-même développée à partir du « concept de rythme » [20]. Ce projet était doté d’un enjeu pédagogique : la fondation de la métrique en raison devait dispenser les étudiants de mémoriser les mètres avec leurs variantes, ce qui peut s’avérer extrêmement fastidieux, et leur permettre de n’avoir à retenir qu’un petit nombre de lois qui soient en outre explicables et non arbitraires.


Hermann s’attache à poser du rythme un concept a priori c’est-à-dire abstraction faite de toute expérience, démarche qui peut paraître paradoxale s’agissant d’un phénomène sensible. Pour ce faire, il emprunte à la deuxième et à la troisième analogies de l’expérience traitées dans la Critique de la raison pure les concepts de causalité et d’action réciproque, mais en établissant entre eux un lien nécessaire qui n’existe pas chez Kant [21]. Pour Hermann, le rythme est « la forme temporelle de la causalité, forme déterminée par action réciproque ». Il déduit de cette définition la « loi fondamentale » du rythme, à savoir l’égalité constante des intervalles de temps à l’exception du premier [22]. D’après le témoignage de Wilhlem von Humboldt, qui s’est entretenu avec Hermann pendant l’été 1795, les « intervalles de temps » sont les syllabes [23]. La loi fondamentale du rythme est déduite de sa définition a priori au moyen d’un raisonnement rigoureux. Elle constitue néanmoins le point faible de la théorie hermannienne du rythme. En effet, en énonçant que tous les intervalles de temps d’une série rythmique sont égaux sauf le premier, Hermann fait de son propre aveu fi de ce qui s’observe effectivement dans les vers grecs et latins, à savoir une alternance de syllabes longues et brèves. Il assume cette contradiction et se propose de prouver dans la suite de la démonstration que « l’inégalité des intervalles de temps découle de la loi principale du rythme » [24]. Pour énoncer les autres lois du rythme, Hermann forge les concepts de série, d’arsis, de thesis et d’anacrousis. Il emprunte les trois derniers aux théoriciens grecs de la musique et de la poésie, mais en leur donnant un nouveau sens. La série est l’unité pertinente sur le plan du rythme en poésie. Elle ne correspond ni au pied ni au vers et se termine soit par une césure, soit en fin de vers. Elle comprend d’abord l’arsis, que Hermann définit comme une « cause autonome » et qui porte un accent de hauteur, l’ictus, puis la thesis, formée des syllabes qui « suivent la cause comme ses effets » [25]. Les lois secondaires du rythme déterminent la durée, appelée par Hermann mesure, de l’arsis, de la thesis et de l’anacrousis.


Cependant, les lois du rythme établies par Hermann ne lui permettent pas de justifier toutes les règles métriques suivies par les poètes de l’Antiquité telles que l’étude empirique de leurs vers permet de les reconstituer. Elles n’en expliquent rationnellement qu’une partie. Pour rendre compte des autres, Hermann invoque le sens inné du beau dont étaient selon lui dotés les poètes antiques, les Grecs du reste plus que les Latins. C’est par exemple le cas dans les développements qu’il consacre à la césure trochaïque dans le quatrième pied de l’hexamètre épique. Dans ce mètre, explique Hermann, les lois du rythme permettent plus de césures que les auteurs, du moins les Grecs, n’en ont effectivement pratiqué. Parmi les seize césures théoriquement possibles, la onzième, qui sépare les deux brèves d’un dactyle placé en quatrième position, est « soigneusement évitée » par les « bons poètes » [26], non parce qu’elle serait contraire aux lois du rythme, mais parce qu’elle est esthétiquement du plus mauvais effet. Hermann est surtout connu des philologues d’aujourd’hui pour avoir prohibé cette césure. Cette interdiction est appelée « loi » ou « pont de Hermann », « pont » parce qu’en excluant une césure elle relie les moitiés du vers, que celle-ci aurait séparées [27]. Rarissime chez les bons poètes, la césure trochaïque dans le quatrième pied de l’hexamètre est selon Hermann plus fréquente chez les Latins, surtout chez Ovide, Horace et Calpurnius [28]. Dans la préface du Manuel de métrique, Hermann fait figurer la rythmique parmi les beaux-arts. Il définit la métrique comme « la science de la partie mécanique de [la rythmique] », c’est-à-dire comme « une partie de la science des beaux-arts » [29]. On peut reconnaître derrière cette distinction la dichotomie kantienne entre fins subjectives et fins objectives, qui détermine elle-même l’opposition entre beaux-arts (arts du beau) et arts mécaniques [30]. Cependant, Hermann ne parvient pas à maintenir la distinction esquissée ici entre la rythmique, qui aurait à voir avec le beau et le sentiment subjectif de l’artiste, et la métrique comme science objective. Il doit reconnaître que certaines possibilités offertes par les « lois du rythme » ont été exclues « à juste titre par le sentiment des poètes » car elles pouvaient perturber « non pas l’exactitude du rythme mais sa beauté » [31]. Loin de rester cantonnés à la rythmique, conçue par Hermann « y compris abstraction faite de son utilisation dans les arts du langage et dans la musique » [32], le beau et le sentiment débordent largement dans le champ de la métrique.


L’insuffisance des lois du rythme pour expliquer les pratiques métriques des poètes de l’Antiquité voue ainsi le projet épistémologique et didactique de Hermann à l’échec. Il est contraint de l’avouer lui-même lorsqu’il écrit que les contraintes qui ont été dictées aux auteurs par leur sens intuitif du beau ne peuvent être apprises « qu’à partir des exemples des poètes et, quand ceux-ci font défaut, par un entraînement personnel de l’intuition » [33], c’est-à-dire par la voie empirique, la fréquentation assidue des textes antiques versifiés. Ce constat sévère sur la démarche de Hermann ne doit néanmoins pas faire oublier les résultats positifs auxquels elle a conduit. Les travaux de métrique de Hermann ont en effet permis une meilleure compréhension des mètres antiques, notamment ceux de Pindare et Plaute, dont l’élucidation était à peine amorcée à la fin du XVIIIe siècle. Les spécialistes actuels sont unanimes pour saluer en Hermann le pionnier de la métrique moderne ayant ouvert la voie à Wilamowitz-Moellendorf [34].


La notoriété dont Hermann jouit encore aujourd’hui parmi ses successeurs philologues tient, on l’a dit, à son statut de père fondateur de la métrique moderne, mais aussi et surtout à ses éditions critiques. Dans ce domaine, Hermann s’est concentré sur la poésie grecque, et notamment sur les trois tragiques Eschyle, Sophocle et Euripide. Pendant toute sa carrière il a travaillé à une édition complète des tragédies et fragments d’Eschyle. Après avoir publié en guise d’échantillon Les Euménides en 1799, il n’a pu mener ce projet à son terme. L’édition complète, en deux volumes, est parue à titre posthume en 1852, terminée par un de ses gendres, le philologue et germaniste Moritz Haupt (1808-1874). En 1811, Hermann a pris en charge une édition des tragédies de Sophocle que Karl Gottlob August Erfurdt (1780-1813) avait commencée deux ans auparavant en publiant le volume consacré à Antigone. Hermann a livré dans ce cadre plusieurs éditions de chaque tragédie. Concernant Euripide, il a publié d’abord entre 1810 et 1827 un certain nombre de tragédies sous une forme adaptée aux étudiants qui suivaient ses cours, puis commencé en 1831 une édition critique complète qui est restée inachevée. Hermann a procuré, respectivement en 1799 et 1830, deux éditions des Nuées d’Aristophane. Il a participé à plusieurs rééditions des œuvres de Pindare publiées par Christian Gottlob Heyne (Pindari carmina et fragmenta, 1re éd. 1773), en fournissant notamment une étude sur les mètres pindariques, encore très énigmatiques à l’époque. Hermann s’est également intéressé à la poésie épique grecque, notamment aux hymnes homériques (Homeri hymni et epigrammata, 1806) et aux poèmes attribués à Orphée (Orphica, 1805). Le seul texte grec en prose qu’il a édité est la Poétique d’Aristote, publiée en 1802 avec une traduction latine, un commentaire et un essai sur les genres tragique et épique. Parmi les auteurs latins, Hermann a privilégié Plaute, la « fiancée » que lui avait attribuée son maître Reiz. Il a publié en 1800 le Trinummus et en 1845 les Bacchides, qui encadrent chronologiquement son œuvre d’éditeur.


Hermann est reconnu comme un « maître de la critique textuelle », voire comme « le critique textuel par excellence » [35], et sa contribution à l’établissement des textes est jugée décisive. Les historiens de la philologie soulignent le grand nombre de ses conjectures qui ont « survécu » et sont adoptées dans les éditions actuelles des classiques. Toutefois, ils signalent aussi le nombre bien supérieur de celles qui ont depuis été rejetées. Ainsi, pour la tragédie grecque, Roger D. Dawe a dénombré 975 émendations de Hermann retenues par les éditeurs des Oxford Classical Texts [36]. Mais ce « score » impressionnant, qui place Hermann loin devant les autres philologues qui ont contribué à l’établissement de ces textes depuis le XVIIIe siècle, ne représente qu’une minorité du nombre total de ses conjectures. Parmi celles que Hermann propose dans ses Retractationes de 1841 sur le Philoctète de Sophocle, Dawe estime qu’environ une sur quatre s’est maintenue [37]. Pour les deux comédies de Plaute, ce « taux de réussite » tombe à moins de un sur vingt, en raison de la méthode suivie par Hermann, qui a appliqué systématiquement aux textes de Plaute les règles métriques que Bentley avait dégagées empiriquement de ceux de Térence dans son édition de 1726 [38].


Pour corriger les textes antiques, Hermann ne s’appuyait pas sur la comparaison systématique des leçons transmises par tous les manuscrits connus, comme le faisait déjà son contemporain le philologue anglais Peter Elmsley (1773-1825) et comme cela devint la règle à la génération académique suivante avec Lachmann [39]. De ce point de vue, il n’était pas en avance sur son temps comme dans d’autres domaines. Pour les tragiques grecs et les hymnes homériques, par exemple, son critère était la logique interne, dramatique ou narrative, du passage concerné telle qu’il la concevait. Dawe souligne l’emploi très fréquent par Hermann des adjectifs « absurde » et « inepte » dans ses apparats critiques et remarque que dans certains cas, son « esprit logique faisait de l’excès de zèle ». Hermann se dispensait souvent à la fois de recours aux manuscrits et d’argumentation explicite et n’hésitait pas, à l’occasion, à employer l’argument d’autorité du type « même les novices savent que… » [40]. À propos des hymnes homériques, Georg Danek fait observer que la critique textuelle hermannienne, tout en empruntant ses formulations au registre de la rationalité, repose en dernière analyse sur une argumentation subjective qui opère avec des critères esthétiques tels que la logique narrative [41].


Une partie non négligeable de la production scientifique de Hermann relève du genre polémique. La controverse la plus fameuse est celle qui l’a opposé à August Boeckh (1785-1867), collègue un peu plus jeune qui faisait une brillante carrière à Berlin [42]. La querelle entre Hermann et Boeckh, qui dura plusieurs décennies jusqu’aux années 1840, se joua à la fois dans leur correspondance privée et dans des publications plus ou moins exclusivement vouées à la poursuite de ce duel intellectuel. Elle fut déclenchée par deux « intrusions » de Boeckh dans des domaines qui apparaissaient comme des « chasses gardées » de Hermann, la tragédie attique et la métrique pindarique. Boeckh publia en effet coup sur coup en 1808 Graecae tragoediae principum, Aeschylis, Sophoclis, Euripidis, num ea, quae supersunt […], dédié à Hermann et accompagné d’une préface aux accents presque flagorneurs, et en 1809 Über die Versmaße des Pindaros, dans lequel il apportait la preuve que les mots ne sont jamais coupés ou presque dans les poèmes de Pindare. La dispute métrique se poursuivit au fil de la parution des œuvres de Pindare éditées par Boeckh [43], qui, grâce à la distinction entre côlon et vers, absente chez Hermann, avait effectivement établi le découpage correct des vers de Pindare et savourait son triomphe sur son aîné. Dans sa première phase, qui se conclut par un vif échange sur le vers épitrite par publications interposées en 1824-1825, la polémique entre Hermann et Boeckh fut donc une querelle de métriciens, dont l’enjeu était le mérite d’avoir le premier reconstitué les vers antiques. Leur affrontement prit un tour nouveau lorsque Boeckh publia en 1825 le premier fascicule de son Corpus inscriptionum graecarum. Hermann en fit immédiatement paraître une recension dans laquelle, loin de faire un compte-rendu du travail de Boeckh sur les inscriptions grecques, il se livre à une violente attaque ad personam et cherche à discréditer son adversaire en fustigeant son prétendu manque de maîtrise du grec. Boeckh répondit brièvement et délégua à un élève la tâche de réfuter point par point la recension de Hermann. Celui-ci publia en 1826 les trois textes, assortis d’une préface, de notes et d’appendices, sous le titre Über Herrn Professor Böckhs Behandlung der Griechischen Inschriften. Boeckh répliqua par un article dans le premier volume du Rheinisches Museum de 1827, puis dans le premier volume complet du Corpus inscriptionum graecarum, qui parut en 1828.


La querelle entre Hermann et Boeckh a été interprétée, notamment par Conrad Bursian [44], comme l’affrontement de deux écoles, la « philologie de la langue » ou « des mots » (Sprachphilologie / Wortphilologie), représentée par Hermann, et la « philologie des choses » (Sachphilologie), représentée par Boeckh. Cette lecture a depuis été remise en cause, mais demeure un lieu commun tenace de l’histoire de la philologie allemande. De fait, elle repose sur des déclarations des protagonistes eux-mêmes. Ainsi, dans la préface du volume polémique de 1826 évoqué plus haut, Hermann s’en prend aux philologues des choses et leur oppose « les vrais philologues » qui « tiennent les œuvres de l’esprit des Anciens pour ce qu’il y a de plus éminent et de plus important » et « considèrent la langue comme le portique, difficile à gravir, qui donne accès à l’Antiquité dans son ensemble » [45]. Neuf ans auparavant, dans l’introduction de son étude sur Les finances publiques des Athéniens (1817), Boeckh avait quant à lui reproché aux philologues des mots de « se complaire dans une recherche linguistique (…) concentrée sur les détails les plus infimes et dans une critique non pas des mots mais des syllabes et des lettres », qui selon lui éloignaient la philologie de la vie et du point atteint par les sciences dans leur évolution [46]. Cependant, dans un article récent, Thomas Poiss a montré qu’il s’agit là de formules « vides », forgées par leurs auteurs pour les besoins de la polémique. Selon lui, « jamais Boeckh n’aurait admis que la langue ne l’intéressait pas ou qu’il ne la maîtrisait pas parfaitement (…), pas plus que Hermann n’aurait admis que les choses ne l’intéressaient pas ou qu’il ne les maîtrisait pas » [47]. En réalité, Hermann et Boeckh évoluaient tous les deux dans le cadre de la philologie classique comme science de l’Antiquité telle que Friedrich August Wolf l’avait conçue en 1807 en énumérant 24 sous-domaines. Ils comptaient même tous les deux la langue et la littérature au nombre des « choses », c’est-à-dire des objets d’étude de leur discipline. Leurs positions divergeaient seulement sur la place qu’elles devaient prendre dans le système de la philologie. Boeckh avoue ne les y avoir intégrées que tardivement, tandis que Hermann les plaçait au premier rang. D’après Poiss, ce qui sépare véritablement Hermann et Boeckh c’est leur approche radicalement différente de la compréhension en elle-même. Pour le rationaliste Hermann, la compréhension n’est pas un problème. Le philologue peut et doit comprendre le texte « sic, uti eum oportet  », c’est-à-dire comme l’auteur lui-même l’a compris. Au contraire, pour Boeckh, « romantique historiciste » influencé par l’herméneutique de Schleiermacher et Friedrich Schlegel, la compréhension est en elle-même problématique dans la mesure ou plusieurs manières de comprendre sont toujours possibles [48].


Une autre controverse, moins étendue dans le temps, a opposé Hermann à Georg Friedrich Creuzer (1771-1858), professeur ordinaire de philologie et d’histoire ancienne à l’université de Heidelberg à partir de 1804 [49]. Cette polémique est un des éléments constitutifs de la réception tumultueuse dont fit l’objet la monumentale étude de Creuzer sur la Symbolique et mythologie des peuples anciens, particulièrement des Grecs, qui parut en quatre volumes à Heidelberg de 1810 à 1812. Dans le quatrième volume, Creuzer traite notamment des mythes de Déméter et de Perséphone et des mystères d’Éleusis. Il s’appuie entre autres références sur les énigmatiques vers 265-267 de l’hymne homérique à Déméter [50], qu’il est le premier à comprendre comme se rapportant non à une guerre réelle mais à des simulacres rituels de combats exécutés chaque année pendant une fête religieuse. Or Hermann s’était penché sur ce passage difficile dans son édition des hymnes homériques (Homeri hymni et epigrammata, 1806). Sa solution consistait à supprimer un certain nombre de vers un peu plus loin dans le texte. Creuzer, dont la Symbolique était déjà attaquée — deux critiques éreintant l’ouvrage étaient parues en 1811 et 1812 dans la Allgemeine Jenaische Litteratur-Zeitung — écrivit à Hermann, dont l’autorité de critique textuel était solidement établie, pour lui demander son avis sur son interprétation des vers 265-267 de l’hymne à Déméter. Il s’ensuivit une correspondance que Creuzer publia en 1818 sous le titre Briefe über Homer und Hesiodus vorzüglich über die Theogonie. Bien que le premier des deux noms d’auteurs figurant sur la page de titre soit celui de Hermann, l’éditeur du volume est bien Creuzer. Il est l’auteur unique de la préface. C’est lui qui a choisi les extraits de lettres publiés. Ainsi, la première lettre de Hermann telle qu’elle figure dans le recueil commence par une approbation sans réserve de l’interprétation par Creuzer des vers 265-267 de l’hymne à Déméter. Creuzer a pourvu la troisième et dernière lettre de Hermann de notes dans lesquelles il réfute l’argumentation de son correspondant. Enfin, il fait figurer en guise de sixième et dernière lettre un long essai — il occupe presque les deux tiers du livre — qui lui donne pour ainsi dire le dernier mot. Hermann fut contraint d’y répondre par un opuscule séparé, Über das Wesen und die Behandlung der Mythologie. Ein Brief an Herrn Hofrath Creuzer (1819). Deux articles de Hermann de la même époque, De mythologia Graecorum antiquissima dissertatio (1817) et De historiae Graecae primordiis dissertatio (1818) s’inscrivent également dans le contexte de la polémique avec Creuzer.


Le seul point commun entre Hermann et Creuzer sur la mythologie est leur interprétation allégorique des épopées les plus anciennes. Selon eux, les mythes grecs étaient originellement porteurs d’un contenu religieux dont la connaissance s’est perdue au fil des générations, de telle sorte qu’ils sont devenus de simples fables ou contes poétiques. Hermann et Creuzer pensent l’un et l’autre qu’Homère et Hésiode ne pouvaient plus, à leur époque, comprendre les théologuèmes véhiculés initialement par les mythes et que les actions relatées dans leurs épopées respectives témoignent de cette incompréhension. Mais tandis que Creuzer se situe ouvertement dans la lignée de l’allégorèse néo-platonicienne, Hermann s’inscrit dans la tradition de l’allégorèse stoïcienne : il considère que la sagesse originellement déposée dans les mythes se concentre dans les noms propres et tente de la reconstituer au moyen d’étymologies aventureuses. Le résultat auquel il parvient se compose de connaissances géographiques, de préceptes moraux ou de faits historiques [51]. En outre, Hermann et Creuzer tirent de leur présupposé commun des conclusions opposées quant à l’interprétation des textes d’Homère et Hésiode. Pour Hermann, la connaissance de la religion grecque archaïque n’est pas nécessaire à l’exégète de l’Iliade, de l’Odyssée et de la Théogonie, puisqu’Homère et Hésiode en étaient dépourvus. Pour Creuzer, il faut chercher cette religion dans des sources plus anciennes. De fait, et c’est là le nœud de leur querelle mythologique, Hermann et Creuzer ne s’étaient pas donné le même objet scientifique. La fin poursuivie par Hermann était la compréhension des textes. Il ne s’intéressait à la religion grecque que dans la mesure où sa connaissance pouvait être un moyen en vue de cette fin. Inversement, Creuzer cherchait à comprendre la religion grecque et considérait les textes uniquement comme une source d’informations à ce sujet [52]. Plus fondamentalement, les deux hommes avaient des modes de pensée opposés : Creuzer était porté à mettre au jour la similitude, voire l’identité entre les objets, Hermann au contraire à faire apparaître les différences entre eux. Dans ses lettres, il appelle fréquemment Creuzer à éviter la « confusion » et le « désordre », et proteste contre sa façon de « [mélanger] les mythes de tous les peuples, de tous les lieux, de toutes les époques de telle sorte qu’il n’y a plus de distinction possible » [53]. À cet antagonisme qui ressortit au fonctionnement intellectuel, Glenn W. Most superpose la fracture entre un Hermann indéfectiblement attaché aux Lumières et luttant de toutes ses forces pour ramener la philologie allemande au XVIIIe siècle, et un Creuzer romantique cherchant au contraire à la faire entrer dans le XIXe siècle. Il propose du reste une hypothèse intéressante pour expliquer la fréquence et l’intensité des polémiques au sein de la philologie allemande au lendemain de sa refondation par Wolf comme science pluridisciplinaire de l’Antiquité. Selon lui, nombre de ses représentants pensaient que pour parvenir à de bons résultats, chacun devait maîtriser tous les domaines énumérés par Wolf, ce qui les conduisait à quitter leurs sphères de compétences respectives, d’où d’inévitables conflits [54]. Quoi qu’il en soit, l’intérêt de Hermann pour l’histoire de la religion grecque, qui avait été éveillé par la sollicitation de Creuzer, demeura un épisode relativement court dans sa carrière scientifique. Ses échanges avec Creuzer ne modifièrent pas son approche : dans son article de 1844 De Hesiodi Theogoniae forma antiquissima, il ne dit rien ou presque des contenus religieux du texte mais reprend sa démonstration de 1806 sur les multiples interpolations et la structure originelle du poème.


Hermann a aussi été en contact avec des personnalités intellectuelles extérieures au cercle de la philologie universitaire, telles Wilhelm von Humboldt et Goethe. W. von Humboldt (1767-1835) avait reçu une solide formation philologique, d’abord grâce à ses précepteurs [55], puis en suivant à l’université de Göttingen en 1788-1789 l’enseignement de Heyne, qui le considérait comme un de ses meilleurs élèves. Pendant les quelque dix-huit mois où il dirigea la section de l’enseignement au ministère prussien de l’intérieur (1809-1810), il fonda notamment l’université de Berlin qui porte son nom et celui de son frère cadet Alexandre. Mais Hermann ne se trouva jamais avec lui en situation de concurrence scientifique comme cela fut le cas avec Boeckh d’une part et Creuzer d’autre part [56]. Humboldt rendit une première visite à Hermann au cours de l’été 1795. Lors de leur entretien, Hermann lui présenta dans les grandes lignes le contenu du De metris poetarum graecorum et romanorum qu’il était sur le point de publier. Dans le récit de la rencontre fait le 6 juillet 1795 à Friedrich August Wolf, Humboldt porte un jugement ambivalent sur la théorie kantienne du rythme que lui a exposée « le metricus Herrmann [sic] de Leipzig ». D’un côté, il la trouve ridicule, voire franchement grotesque, d’un autre côté il constate qu’elle « explique de manière très satisfaisante quelques règles métriques dont [il] n’avai[t] jusqu’alors aperçu aucun fondement du tout » [57]. Au début de l’année 1797, Humboldt lut attentivement le De metris, en particulier le chapitre consacré à l’hexamètre épique, à la demande de Goethe, qui rédigeait son épopée Hermann et Dorothée et cherchait à compléter ses notions de métrique grecque [58]. Ce travail conduisit Humboldt à réviser son jugement sur la métrique hermannienne, à laquelle il adhéra désormais sans réserve.


L’essentiel des échanges entre Hermann et Humboldt se situe dans les années 1809-1816 et porte sur la traduction de l’Agamemnon d’Eschyle que Humboldt avait commencée précisément durant l’hiver 1796-1797 et qu’il révisa inlassablement jusqu’à sa parution en 1816, pendant les loisirs que lui laissèrent ses fonctions ministérielles puis diplomatiques. Cette traduction présente la particularité de reproduire à la syllabe près la versification de l’original grec. Au début de l’année 1809, Wolf lut le manuscrit rapporté d’Italie l’automne précédent par Humboldt et se déclara prêt à le publier dans sa revue Musée de la science de l’Antiquité. Wolf puis Humboldt écrivirent alors à Hermann, qui préparait une édition complète des œuvres et fragments d’Eschyle. Hermann accepta de leur communiquer ses émendations dans le texte d’Agamemnon et fit un éloge enthousiaste des qualités de traducteur de Humboldt. Mais après un examen approfondi du manuscrit de Humboldt, Wolf parvint à la conclusion qu’une nouvelle révision était nécessaire. Nommé ambassadeur de Prusse à Vienne en 1810, Humboldt ne put la mener à bien dans les délais prévus et la publication n’eut pas lieu. Avant de partir pour l’Autriche, il négocia avec Hermann les conditions de son recrutement à l’université de Berlin. Bien qu’ayant obtenu des concessions substantielles [59], Hermann renonça finalement à ce poste — ce qui profita à Boeckh. Cet épisode pourrait avoir momentanément altéré ses relations avec Humboldt. Il était manifestement oublié lorsque celui-ci, arrivant à Leipzig le 20 octobre 1813, lendemain du dernier jour de la bataille des nations, dans l’escorte de l’empereur François d’Autriche, se présenta chez Hermann avec sa traduction d’Agamemnon encore une fois entièrement remaniée. Les deux hommes conclurent un arrangement aux termes duquel Humboldt suivrait dans sa traduction les corrections apportées par Hermann au texte grec, tandis que celui-ci fournirait une édition critique du texte d’Eschyle et la publierait avec la traduction de Humboldt en vis-à-vis. Une anecdote diffusée par le philologue Friedrich Gottlieb Welcker et l’historien Heinrich von Treischke montre Humboldt et Hermann arpentant le champ de bataille de Leipzig, le premier déclarant au second : « Vous voyez, mon cher ! Les empires s’effondrent, mais un bon vers demeure éternellement » [60]. Le projet d’une édition bilingue d’Agamemnon n’aboutit pas, car l’éditeur de Hermann, Fleischer, était opposé à cette formule, mais Humboldt s’en tint effectivement à la ligne de conduite qu’il s’était fixée, à savoir, d’une part, « suivre aveuglément » le texte établi par Hermann [61] et, d’autre part, conformer parfaitement ses vers allemands à l’analyse faite par Hermann des mètres de l’original.


Hermann est également un des représentants du monde savant qui ont stimulé la pensée et la créativité de Goethe [62]. La première rencontre entre les deux hommes eut lieu le 7 mai 1800 à Leipzig, où Goethe rendit visite au philologue, dont les travaux de métrique l’intéressaient depuis la parution du De metris en 1796. Goethe avait acheté l’ouvrage et l’avait étudié par le truchement de Humboldt début 1797. En 1800, il se trouvait à l’apogée de sa période classicisante commune avec Schiller et tous deux cherchaient à rendre plus rigoureuse leur versification à l’antique. Aussi la métrique fut-elle un des thèmes abordés lors de l’entretien de Hermann avec Goethe. Vingt ans s’écoulèrent avant qu’ils ne se revoient, de nouveau à l’initiative de Goethe, en mai 1820 à Carlsbad, où ils séjournaient simultanément. Goethe avait suivi la controverse entre Hermann et Creuzer sur la mythologie et reconnaissait sa propre conception de l’Antiquité dans les positions défendues par Hermann. Sans que l’intéressé en eût conscience, Goethe avait enrôlé le philologue de Leipzig aux avant-postes dans son programme artistique et culturel, diffusé par la revue Über Kunst und Alterthum lancée en 1818 [63]. Grâce à cette convergence de vues et à l’entente humaine entre les deux hommes, cette deuxième rencontre inaugura une fructueuse correspondance dans laquelle ils échangèrent jusqu’en 1831 lettres et publications. Les articles de Hermann furent une lecture très féconde pour Goethe, comme le montre l’exemple de deux dissertationes parues en 1819 et jointes par Hermann à sa première lettre, du 31 juillet 1820, De musis fluvialibus Epicharmi et Eumeli et De compositione tetralogiarum tragicarum. La première contient la fameuse sentence de Hermann sur la nesciendi ars et scientia, que Goethe « transposa » de la philologie à la géologie [64]. Il la cite en conclusion d’un article sur le Horn, une montagne aux curieuses formations basaltiques, publié en 1820 dans sa revue Zur Naturwissenschaft überhaupt, où elle ne sert pas tant à réitérer le topos de la nécessaire modestie du savant qu’à remettre en cause les théories plutonistes sur la formation de la Terre. Restant cette fois dans le champ de la théorie littéraire, Goethe publia en 1823 dans Über Kunst und Alterthum un résumé de l’article de Hermann sur la structure des tétralogies tragiques. Goethe applique les thèses de Hermann à la pratique théâtrale et laisse de côté leur systématisme kantien. Bien que de manière totalement implicite, il s’agit aussi pour lui de défendre rétrospectivement son travail à la tête du théâtre de Weimar et les digressions extra-génériques contenues dans ses propres pièces.


La créativité poétique de Goethe fut tout particulièrement stimulée par les recherches de Hermann sur les pièces perdues d’auteurs grecs. Son article sur deux fragments du Phaethon d’Euripide (Euripides fragmenta duo Phaethontis e cod[ice] Claromontano edita, 1821), que Goethe reçut le 15 juillet 1821, incita ce dernier à tenter, avec le concours des philologues Karl Wilhelm Göttling et Friedrich Wilhelm Riemer, une reconstitution en allemand de la tragédie d’Euripide, qu’il publia en 1823 dans Über Kunst und Alterthum, avant d’y revenir en 1827 dans la même revue pour tenir compte d’autres indices recueillis entre temps. Cette reconstitution est considérée par Christoph Michel comme une réussite car elle est « en elle-même complète et constitue une authentique grande conjecture, susceptible d’être discutée » [65]. En outre, certaines options de Goethe ont été confirmées par la recherche ultérieure. Le travail de Goethe sur le Phaethon d’Euripide influença la rédaction de l’intermède d’Hélène dans le Second Faust, comme en témoignent l’étrange fin d’Euphorion, dont l’esprit, libéré du corps, s’élève sous la forme d’une flamme, et l’extrême laconisme de la scène « Bocage ombragé ». Goethe a lui-même souligné la fécondité de la reconstitution de Phaethon suscitée par l’article de Hermann en la qualifiant de « point vital » (Lebenspunct) auquel pouvaient par la suite se rattacher « bien des choses » [66]. Pourtant, après sa lettre à Hermann du 19 otobre 1823, Goethe cessa pendant huit ans de lui écrire, tandis qu’il continuait de recevoir depuis Leipzig des publications accompagnées ou non de lettres. Christoph Michel explique ce silence comme celui, beaucoup plus long, qui avait séparé les rencontres de Leipzig et de Carlsbad. Selon lui, Goethe avait tellement intégré Hermann dans la « gestion de ses ressources intellectuelles » qu’il n’éprouvait pas le besoin de lui manifester sa sympathie de manière conventionnelle. Il reprit la plume le 12 novembre 1831, après avoir reçu de Hermann son édition d’Iphigénie en Aulide d’Euripide, qui lui était dédiée, pour faire le bilan de leur collaboration et en élargir la portée. Quant à l’historien des idées qui s’exprime au début du XXIe siècle, il lui apparaît que Goethe a vécu ses échanges avec Hermann comme un lointain écho de l’imbrication des approches artistique et savante, notamment antiquaire, qui avait selon lui caractérisé la Renaissance, comme la réalisation d’une utopie nostalgique à laquelle il était profondément attaché, celle d’une transversalité intellectuelle potentiellement universelle, à l’opposé de la spécialisation des disciplines scientifiques et de leurs représentants qui s’amorçait inéluctablement au début du XIXe siècle.

Notes

[1Sur la vie et l’œuvre de Hermann, voir notamment : Hermann Köchly, Gottfried Hermann, Heidelberg, Winter, 1874 ; Conrad Bursian, Geschichte der classischen Philologie in Deutschland von den Anfängen bis zur Gegenwart, vol. 2, Munich et Leipzig, Oldenburg, 1883, p. 666-687 ; Rudolf Pfeiffer, Die Klassische Philologie von Petrarca bis Mommsen, Munich, Beck, 1982, p. 219 et suivantes ; Ernst Günther Schmidt, « Gottfried Hermann », in : Ward W. Briggs et William M. Calder III (éd.), Classical Scholarship. A biographical Encyclopedia, New York et Londres, Garland Publishing, 1990, p. 160-175 ; Kurt Sier et Eva Wöckener-Gade (éd.), Gottfried Hermann (1772-1848), Tübingen, Narr, 2010. Pour la biographie de Hermann, voir plus particulièrement, dans ce dernier ouvrage : Rainer Kößling, « Gottfried Hermanns Leben und seine Bedeutung für die Universität Leipzig », p. 1-18.

[2Gottfried Hermann, Opuscula, vol. VIII, Leipzig, Fleischer, 1877, p. 458. Voir Marcus Deufert, « Quid aliud est Plautina emendare quam ludere ? Gottfried Hermanns Bedeutung für die Plautusphilologie des 19. Jahrhunderts », in : Kurt Sier et Eva Wöckener-Gade (éd.), op. cit., (p. 277-297), p. 281.

[3Le nombre d’étudiants inscrits à l’université de Leipzig était de 911 en 1817 et de 1287 dans les années 1826-1830 (voir Rainer Kößling, art. cité, p. 17).

[4On trouvera une liste des sujets d’enseignement de Hermann dans : Hermann Köchly, op. cit., p. 193-196.

[5Le journal de Schumann pour l’année 1828 porte les deux mentions suivantes : « Professeur Herrmann [sic] recommandé par Oberländer » et, sous la date du 23 août, « Juridicum – Herrmann » (Robert Schumann, Tagebücher, éd. Georg Eismann, vol. 1 (1827-1838), Leipzig, SEB Deutscher Verlag für Musik, 1971, p. 43 et 123).

[6Ludwig von Urlichs, Grundlegung und Geschichte der Philologie, in : Iwan von Müller (éd.), Handbuch der Klassischen Altertumswissenschaft in systematischer Darstellung, vol. 1, 2e éd., Munich, Beck, 1892, p. 125.

[7Ulrich von Wilamowitz-Moellendorf, Geschichte der Philologie, Leipzig, Teubner, 1921, p. 49.

[8Hermann Köchly, op. cit., p. 79.

[9Gottfried Hermann, Opuscula, vol. VIII, p. 459, voir Marcus Deufert, art. cité, p. 282.

[10Sur les élèves de Hermann, voir Ulrich Schindel, « Hermann als akademischer Lehrer. Die Göttinger Professoren Karl Friedrich Hermann und Hermann Saupe », in : Kurt Sier et Eva Wöckener-Gade (éd.), op. cit., (p. 19-34), p. 20-21 et Jonas Flöter, « Gottfried Hermann und Wilhelm von Humboldt. Aspekte neuhumanistischer Bildung in Sachsen und Preußen », ibid., (p. 35-49), p. 46.

[11Cette influence est étudiée en détail dans : Michael Schramm, « Hermann und Kant : Philologie als (Kantische) Wissenschaft », ibid., p. 83-121. Voir aussi Antonio La Penna, « Sugli inizi della filologia ’positivistica’ in Germania », in : Antonio Santucci (éd.), Scienza e filosofia nella cultura positivistica, Milano, Feltrinelli, 1982, p. 427-445.

[12Gottfried Hermann, Handbuch der Metrik, Leipzig, Fleischer, 1799, p. xxxii.

[13Voir Emmanuel Kant, Critique de la raison pure, traduction de A. Tremesaygues et B. Pacaud, Paris, PUF, 4e éd., 1993, p. 94.

[14Michael Schramm, art. cité, p. 105.

[15Gottfried Hermann, Opuscula, vol. VII, Leipzig, Fleischer, 1839, p. 100

[16Gottfried Hermann, Opuscula, vol. II, Leipzig, Fleischer, 1827, p. 264-267.

[17Voir Emmanuel Kant, op. cit., p. 552.

[18Gottfried Hermann, Opuscula, vol. II, p. 280. Plus loin, p. 288, Hermann parle de nesciendi ars et scientia.

[19Du vivant de Hermann, sa métrique — si ce n’est son contenu, du moins son existence — a rapidement été connue dans les milieux cultivés, comme en témoigne la mention moqueuse du De metris ou du Manuel de métrique faite par Jean Paul dans le Cours préparatoire d’esthétique, dont l’édition définitive date de 1813. Jean Paul s’en prend aux critiques littéraires, qu’il accuse de placer l’érudition au sommet de leur échelle de valeurs. S’adressant à eux, il formule — en latin — leur devise, et illustre par un cas particulier l’état d’esprit qu’elle exprime : « Malo unam glossam quam centum textus [je préfère une glose à cent textes], dites-vous, et pour la métrique de Hermann, vous cédez volontiers les cent vingt-trois tragédies perdues de Sophocle, s’il en reste sept pour expliquer la métrique » (Jean Paul, Werke, éd. Norbert Müller, vol. 5, Munich, Hanser, 1987, p. 391).

[20Gottfried Hermann, Handbuch der Metrik, p. vi-x.

[21Hermann fait de l’action réciproque la condition de possibilité de la causalité, ce qui, d’après Michael Schramm, est sans équivalent dans la philosophie de l’époque. La démonstration de Hermann n’est selon Schramm pas concevable dans la Critique de la raison pure, mais n’en est pas moins kantienne dans sa substance (voir Michael Schramm, art. cité, p. 102-103).

[22Gottfried Hermann, Handbuch der Metrik, p. 9.

[23Voir Wilhelm von Humboldt, Briefe an Friedrich August Wolf, éd. Philip Mattson, Berlin, New York, De Gruyter, 1990, p. 123.

[24Gottfried Hermann, Handbuch der Metrik, p. 9-10.

[25Ibid., p. 12-13.

[26Gottfried Hermann, Elementa doctrinae metricae, Leipzig, Fleischer, 1816, p. 338.

[27Voir Wolf-H. Friedrich, « Über den Hexameter », in : Herbert Anton et al. (éd.), Geist und Zeichen. Festschrift für Arthur Henkel, Heidelberg, Winter, 1977, p. 114 ; Ernst Günther Schmidt, art. cité, p. 165 ; Kurt Sier et Eva Wöckener-Gade (éd.), op. cit., p. viii.

[28Voir Gottfried Hermann, De metris poetarum graecorum et romanorum, Leipzig, Fleischer, 1796, p. 273-274 ; Handbuch der Metrik, p. 127 ; Elementa doctrinae metricae, p. 338-339.

[29Gottfried Hermann, Handbuch der Metrik, p. xxxii.

[30Voir Michael Schramm, art. cité, p. 98 et 120.

[31Gottfried Hermann, Handbuch der Metrik, p. 28.

[32Ibid., p. xi.

[33Ibid.

[34Voir Ernst Günther Schmidt, art. cité, p. 165 ; L. P. E. Parker, « Metre, Greek », in : Simon Hornblower et Antony Spawforth (éd.), The Oxford Classical Dictionnary, 3e éd., Oxford, New York, Oxford University Press, 1996, p. 974 ; Michael Schramm, art. cité, p. 104. Pour une présentation plus détaillée de la théorie hermannienne du rythme et de sa réception, voir Clémence Couturier-Heinrich, Aux origines de la poésie allemande. Les théories du rythme des Lumières au Romantisme, Paris, CNRS Éditions, 2004, p. 142-159.

[35Voir Georg Danek, « Gottfried Hermann und die Homerforschung », in : Kurt Sier et Eva Wöckener-Gade (éd.), op. cit., p. 185 et Roger D. Dawe, « Hermann and Tragedy », ibid., p. 256.

[36Voir Roger D. Dawe, art. cité, p. 256.

[37Ibid., p. 263.

[38Voir Marcus Deufert, art. cité, p. 278 et 286. Selon Deufert, ce procédé, en soi éminemment contestable, a néanmoins eu pour effet positif de donner une impulsion décisive à la philologie plautienne du XIXe siècle (voir ibid., p. 279, 293 et 295-296). Pour les hymnes homériques, G. Danek indique que l’édition critique la plus récente reprend, rien que dans les textes les plus longs, 64 corrections de Hermann et en mentionne 44 autres (voir Danek, art. cité, p. 185).

[39Voir Roger D. Dawe, art. cité, p. 256 et 258. Avec la liberté de ton propre au style scientifique anglo-saxon, Dawe écrit que Hermann cite les manuscrits « ad libitum  », comme si leurs leçons « étaient des chocolats à choisir dans une boîte ». Voir aussi Marcus Deufert, art. cité, p. 298 ; Otto Jahn, Gottfried Hermann. Eine Gedächtnisrede, Leipzig, Weidmann, 1849, p. 20 ; Sebastiano Timpanaro, La genesi del metodo del Lachmann, Padoue, Liviana, 4e éd., 1990, p. 36-37.

[40Roger D. Dawe, art. cité, p. 259-260 et 264.

[41Voir Georg Danek, art. cité, p. 195.

[42Sur Boeckh, voir l’article de Marc de Launay dans le présent volume. Boeckh prit en 1811, à vingt-cinq ans, le poste de professor poeseos et eloquentiae à l’université de Berlin en vue duquel Hermann avait négocié pour lui-même les conditions financières avec Wilhelm von Humboldt, avant de renoncer finalement à quitter Leipzig (voir Thomas Poiss, « Zur Idee der Philologie. Der Streit zwischen Gottfried Hermann und August Boeckh », in : Kurt Sier et Eva Wöckener-Gade (éd.), op. cit., (p. 143-163), p. 148. Sur la querelle Hermann/Boeckh, voir Ernst Vogt, « Der Methodenstreit zwischen Hermann und Boeckh und seine Bedeutung für die Geschichte der Philologie », in : Helmut Flaschar et al. (éd.), Philologie und Hermeneutik im 19. Jahrhundert. Zur Geschichte und Methodologie der Geisteswissenschaften, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 1979, p. 103-121 ; Wilfried Nippel, « Philologenstreit und Schulpolitik. Zur Kontroverse zwischen Gottfried Hermann und August Boeckh », in : Wolfgang Küttler et al. (éd.), Geschichtsdiskurs, vol. 3 : Die Epoche der Historisierung, Francfort/Main, Fischer-Taschenbuch-Verlag, 1997, p. 244-253 ; Thomas Poiss, art. cité.

[43August Boeckh, Pindari opera quae supersunt, vol. I, Leipzig, Weigel, 1811, vol. II 1 (Schlolia), 1819, vol. II 2, 1821.

[44Voir Conrad Bursian, op. cit., p. 665-666.

[45Gottfried Hermann, Über Herrn Professor Böckhs Behandlung der Griechischen Inschriften, Leipzig, Fleischer, 1826, p. 8. On notera que Hermann ne présente pas ici la langue comme l’objet ultime de la connaissance philologique mais au contraire comme un moyen d’appréhender toutes les dimensions, y compris non linguistiques et non littéraires, de l’Antiquité.

[46August Boeckh, Die Staatshaushaltung der Athener, Berlin, Reimer, vol. 1, p. v-vi.

[47Voir Thomas Poiss, art. cité, p. 150-151. Poiss mentionne à titre d’exemple que dans sa critique de l’édition des Euménides par Karl Otfried Müller, Hermann s’appuie sur des realia, des connaissances factuelles sur la pratique théâtrale des Grecs.

[48Voir ibid., p. 152-160, p. 153 pour l’expression citée.

[49Sur Creuzer, voir l’article de Mildred Galland-Szymkowiak dans le présent volume. Sur la controverse Hermann/Creuzer, voir Glenn W. Most, « Hermann gegen Creuzer über die Mythologie », in : Kurt Sier et Eva Wöckener-Gade (éd.), op. cit., p. 165-179.

[50Due à David Ruhnken, la première édition de ce texte — la principale source écrite sur les mystères éleusiniens — remontait seulement à 1780.

[51Voir Glenn W. Most, art. cité, p. 174-175. Most reprend à son compte le jugement sévère de Wilamowitz sur l’allégorèse hermannienne des mythes grecs, qu’il considère comme un « curieux mélange d’obstination arbitraire et d’érudition bornée ».

[52Parmi les facteurs qui entretinrent la querelle, il ne faut pas négliger ceux d’ordre personnel. Most souligne que Creuzer occupait une position légèrement inférieure à celle de Hermann sur l’échelle sociale et oppose au tempérament « bouillant » du premier celui, « plutôt froid », du second (Glenn W. Most, art. cité, p. 171).

[53Cité ibid., p. 172.

[54Voir ibid., p. 176-177.

[55Joachim Heinrich Campe (1746-1818) et Gottlob Johann Christian Kunth (1757-1829), qui fit donner aux frères Humboldt des leçons privées par les plus éminents spécialistes berlinois des différentes disciplines.

[56Sur les relations entre Hermann et Humboldt, voir Clémence Couturier-Heinrich, op. cit., p. 163-168 et Jonas Flöter, art. cité., p. 46-48.

[57Wilhelm von Humboldt, op. cit., p. 122-123. Voir aussi la lettre écrite quelques jours plus tard par Humboldt à Friedrich Schiller : Siegfried Seidel (éd.), Der Briefwechsel zwischen Friedrich Schiller und Wilhelm von Humboldt, vol. 1, Berlin, Aufbau-Verlag, 1962, p. 64-65.

[58Voir Clémence Couturier-Heinrich, op. cit., p. 196-197.

[59À savoir un salaire de 2000 Taler alors que la norme était de 1500, un cheval pour pratiquer l’équitation, son sport favori, et le décanat (voir Thomas Poiss, art. cité, p. 148).

[60Wilhelm von Humboldt, op. cit., p. 419.

[61Ibid., p. 311.

[62Sur les relations entre Hermann et Goethe, voir Paul Primer, Goethes Beziehungen zu Gottfried Hermann, Francfort/Main, Knauer, 1913 ; Christoph Michel, « Gottfried Hermanns Briefwechsel mit Goethe (1820-1831) », in : Kurt Sier et Eva Wöckener-Gade (éd.), op. cit., p. 51-82 et Christoph Michel (éd.), Johann Wolfgang Goethe – Gottfried Hermann. Briefwechsel 1820-1831 (à paraître).

[63Voir la lettre de Goethe à Sulpiz Boisserée du 16 janvier 1818, in : Christoph Michel, art. cité, p. 59.

[64Voir ibid., p. 63.

[65Ibid., p. 76. Au contraire, C. Michel souligne l’échec de la tentative de reconstitution du Philoctète d’Eschyle, entreprise après la lecture de la De Aeschyli Philocteta dissertatio de Hermann (1825, reçue par Goethe le 5 février 1826) et qui avorta bientôt car le matériau, trop parcellaire, ne permettait pas à Goethe de se faire d’emblée une idée de l’ensemble, voir ibid., p. 77-79.

[66Dans l’article « Euripides’ Phaethon » (Über Kunst und Alterthum, vol. VI, 1er cahier, 1827) et dans la lettre à Zelter du 12 août 1826, voir ibid., p. 75.

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